![]() |
cristoraul de yave y sionLA RÉVOLUTION INTELLECTUELLE DE L’ÉTOILE DU MATIN |
![]() |
![]() |
![]() |
L'HISTOIRE DIVINE DE JÉSUS-CHRIST DEUXIÈME LIVRE
LE CŒUR DE MARIE
Lorsque
ses parents l’aperçurent, ils furent surpris, et sa mère lui dit : « Mon fils, pourquoi
nous as-tu fait cela ? Sache que ton père et moi, angoissés, nous étions partis
à ta recherche. » Et il leur répondit : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut
que je m’occupe des affaires de mon Père ? » Ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait.
Il descendit avec eux et vint à Nazareth, et il leur était soumis, et sa mère gardait
tout cela dans son cœur…
CHAPITRE I :
« LE PREMIER ET LE DERNIER » VIE ET TEMPS DE LA SAINTE FAMILLE
À l’occasion du bicentenaire de la Révolution
française, à Paris, le Fils de Dieu m’a inspiré cette histoire. Je me suis
immédiatement mis au travail. J’ai quitté Paris, je suis retourné dans le Sud, je me suis enfermé parmi
les livres, et je me suis mis à repartir de zéro, c’est-à-dire à découvrir à quoi
était dû ce vide documentaire par lequel la confusion a trouvé une porte d’accès
au cœur du problème et a donné naissance à cette montagne de livres qui, en utilisant le Héros
des Évangiles comme prétexte, ont donné vie à des personnages de papier sans aucun
aucun lien avec le véritable Fils de Marie : la Vierge de Nazareth.
La nécessité de remonter jusqu’àl’époque de la Nativité m’a conduit à la
bibliothèque du British Museum.
À l’arrivée du printemps suivant, j’ai cessé
de chercher dans les livres ce que je ne pouvais y trouver. J’ai fait mes valises et je suis parti
pour Jérusalem. J’ai traversé l’Europe à la lumière d’une étoile brillante et j’ai franchi la mer
sur les vagues d’une Colombe d’Argent. Terre Sainte !
… « terre », … s’écrie depuis le phare le Colosse de
Haïfa, « Bienvenue en Terre Sainte »
Je suis descendu à Nazareth. J’ai visité le sanctuaire de l’
Annonciation. Après une brève halte à Tel-Aviv, j’ai poursuivi mon chemin vers la Ville
Sainte.
Lorsque j’arrivai à Jérusalem, la ville vivait dans un état
d’exception. L’Irak venait d’envahir le Koweït. Le discours antisioniste du
nouveau héros de l’islam, exploitant la haine universelle du monde musulman envers les
Juifs pour la lier à la cause du fondamentalisme du monde
arabe, exigeait – selon des journaux paramilitaires israéliens – l’utilisation d’armes
nucléaires, en particulier la bombe à neutrons.
Tandis que l’Irak suscite des vagues d’acclamations dans les
territoires palestiniens, un
homme-panneau habillé en prophète se promène dans la rue David au milieu de la foule, traînant une pancarte apocalyptique : « La fin du
monde approche, venez boire une bière. Pub le Prophète ».
Ce fut un voyage très instructif. Je me suis à nouveau envolé sur
les ailes de la Colombe d’Argent et j’ai navigué sur les eaux de la Grande Mer pour retourner
sur le Vieux Continent.
J’ai mis le cap sur Londres. Je me suis installé à Finsbury Park,
j’ai fermé la porte, allumé ma vieille machine, et je me suis assis, bien décidé à ne pas sortir de
mon studio tant que je n’aurais pas écrit l’Histoire pour laquelle je me battais depuis
ces dernières années.
Ce fut un automne très long, mais très fructueux. Un
jour de novembre de cette année-là, j’atteignis le but. Le but que j’avais
poursuivi toutes ces années était le Trésor que la Mère gardait dans son cœur : « le
Cœur de Marie ».
Comment Marie a rencontré Joseph, qui étaient Zacharie
et Élisabeth, qui étaient en réalité les célèbres frères et sœurs de Jésus.
Tout, absolument tout, Elle savait tout de son Fils. Elle l’avait vécu et
avait tout gardé dans son Cœur. Et cela restait là où cela avait été.
Ce que j ’ai vu dans le
Cœur de la Mère, c’est ce que vous allez lire ci-après.
CHAPITRE PREMIER
LE PREMIER ET LE DERNIER
Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’
Abraham… fils de David… fils de Zorobabel, fils d’Abihoud, d’Éliakim, d’Azor, de Sadoc, d’Akim,
d’Élihoud, d’Éléazar, de Matán, de Jacob…
MARIE DE NAZARETH
La Vierge est née à Nazareth, en plein cœur de la
Galilée. Comme tout le monde le sait très bien grâce aux Évangiles canoniques,
le père de la Vierge s’appelait Jacob, et sa mère s’appelait Anne. Jacob de Nazareth, père de
Marie, mourut alors que Marie était encore très jeune. Un beau jour, le père
de la Vierge s’en alla au Ciel. Et il ne revint pas. Cela eut lieu pendant les années
du règne d’Hérode.
Le défunt laissait ici-bas des orphelins, un orphelin et
une veuve. Du point de vue des affaires humaines, Jacob, fils
de Matán, fils de Salomon, fils du roi David, est mort à un mauvais moment.
La mort, bien sûr, n’arrive jamais au bon moment. Quoi qu’il en soit, dans
ces circonstances difficiles, Jacob de Nazareth est mort au meilleur moment possible.
Ces grandes sécheresses qui, pendant tant d’années,
avaient ravagé les provinces du Moyen-Orient avaient enfin pris fin ; les
célèbres vaches grasses dont on avait cru un instant qu’elles ne reviendraient jamais
revenaient, toutes plus dodues les unes que les autres ; elles étaient de retour et faisaient paître leur abondance
dans les champs de toutes les provinces de l’Ancien Levant, à l’époque des Grecs et
des Romains.
L’horizon lumineux tant attendu, imploré, désiré,
réclamé de Temple en Temple lors de processions massives, s’était
approché, bien sûr !, des collines de Nazareth également. Ses reflets commençaient déjà
à briller dans les yeux de ses habitants avec l’éclat de l’étoile
des prières exaucées, la lumière du désir comblé. Bergers de Galilée,
pêcheurs de la mer des Miracles, agriculteurs des vallées du Jourdain,
artisans du pays qui vivaient dans les ténèbres du désespoir, tous ensemble
se sont précipités dans les rues pour célébrer les années de vaches grasses. Elles
étaient enfin arrivées !
La Maison de la Vierge a partagé cette joie
générale avec l’intensité de ceux qui ont souffert, aussi durement que les autres, pas
aussi durement que d’autres, mais pas non plus beaucoup mieux que la plupart des gens qui ont
vraiment souffert pendant ces longues années. Ils étaient si nombreux !
Il n’y eut pas seulement cette sécheresse. Il y eut aussi
ces tremblements de terre qui ravagèrent le Moyen-Orient, semant la famine depuis les
montagnes du Liban jusqu’aux côtes de la mer Rouge. Et plus encore. Oui. Bien plus encore. Déjà
terribles en elles-mêmes, ces années de désespoirs effroyables, la politique fiscale
d’Hérode, le Boucher de Jérusalem, a agi comme une hache, tranchant toute tête qui
parvenait à rester à flot. Sous le règne d’Hérode le Grand, le simple fait de respirer
devint un crime. Le droit à la parole fut interdit. Cette qualité
sacrée qui distingue l’homme des bêtes fut sanctionnée, et
son exercice condamné : au mieux à l’exil, à la peine capitale
dans les autres cas. Hérode se fit construire tant de forteresses, tant de potences
furent dénombrées dans le royaume d’Israël. De tous les métiers, la prostitution est le
plus ancien, mais le seul qui, à l’époque d’Hérode le Grand, ne soit jamais passé
de mode fut celui de bourreau. Quelle ironie : en attendant que le Jour du
Jugement dernier arrive ou non, les rejetons de la famille du tyran se construisaient des palais avec
des blocs de marbre ! Et des forteresses dignes d’un empereur, ainsi que des casernes et
des garnisons militaires contre une éventuelle insurrection, de celles qui sont capables
de renverser jusqu’aux murs mêmes de l’Enfer.
Même pas les pharaons !
Le pharaon de Moïse était mauvais, les Hérode étaient
pires encore. Et pendant ce temps, tandis que le tyran dévorait un fils ou un frère, le
peuple continuait à subir des calamités physiques et spirituelles dont, une fois
passées… on ne veut même plus se souvenir. Qui se souviendrait de ces années de
vaches maigres une fois les deux mille ans écoulés ? Pourtant, la schizophrénie
constructrice du Boucher de Jérusalem, la schizophrénie du Tyran d’Israël,
serait bel et bien gravée dans l’Histoire : Hérode le Grand ! Il ne manquait plus qu’une chose à cet assassin :
qu’on lui accorde le droit de tuer à sa guise. Ses fils,
ses frères, sa femme, ses amis, ses ennemis, qu’ils soient innocents ou non.
L’autorisation de César lui-même de violer toutes les lois du droit
romain.
Sous le règne de cet Hérode, il arriva un moment
où il suffisait de remuer les lèvres pour réclamer justice pour tomber sous les roues de sa
paranoïa meurtrière. Les Romains – il faut le dire – ont commis de nombreuses erreurs ; parmi
toutes celles-ci, le fait qu’Octave César Auguste ait permis de donner la couronne des Juifs à
un Palestinien fut une faute que même le Juge de l’Univers aura du mal à
lui pardonner.
Mais revenons au sujet de la vie de la Vierge et de sa
famille. Jacques de Nazareth, père de Marie, vient de mourir.
C’est précisément parce qu’Anne, la veuve de Jacob de
Nazareth, et ses filles aînées, Marie et Jeanne, avaient déjà presque réussi à oublier
le genre de combat que cet homme qui leur était si cher avait dû mener
contre les éléments de cet été interminable, qu’on comprend que sa perte,
maintenant que la lumière de l’espoir commençait à faire jaillir des mamelles des vaches
de l’étable l’or de l’abondance, allait être pour la veuve, Anne, mère de la
Vierge, infiniment plus insupportable et plus dure que la perte de son époux.
Anne et Jacob de Nazareth surmontèrent toutes les épreuves avec
courage et répondirent aux temps difficiles avec le sourire de ceux qui marchent
sous la paix de Dieu. Jacob de Nazareth et Anne rêvèrent eux aussi des jours d’
abondance tout au long de ces dernières années, comme tout le monde ; et
ils se moquèrent des temps difficiles en mettant au monde six enfants.
Il arriva qu’au lieu de laisser les mauvais
temps ouvrir la moindre brèche entre eux, Jacob et son épouse se rapprochèrent encore
davantage, si c’était possible, dans l’étreinte de l’amour qui les émerveillait d’
être ensemble. Marie fut la première-née de Jacob, le défunt ; puis vint
Jeanne. Elles furent suivies de jumelles, puis d’une autre petite fille, et le fleuve de la vie s’acheva avec le
fils de la maison, prénommé Cléophas, un bébé encore au lait lorsque son
père vint à mourir.
« Maintenant que le soleil brille à nouveau, ma fille, le Seigneur me
laisse seule avec mes six enfants. Qui va m’apprendre à vivre sans ton
père, Marie ? », c’est ainsi que la mère de la Vierge déversait son âme qui
saignait. La jeune fille recueillait sur ses genoux les larmes de cette mère qu’
elle aimait tant. Comme n’importe quelle petite fille qui se serait perdue dans une
forêt peuplée d’étrangers, la Veuve pleurait le cœur brisé. Dans le cœur de
Marie, cependant, la présence de son père s’était simplement endormie.
Marie pouvait encore voir, sentir, humer, entendre son père,
tout sourire, tandis qu’il répondait à elle et à sa sœur Jeanne à leurs questions
sur le Seigneur de Moïse, YAHVÉ DIEU.
Marie pouvait encore le voir s’entretenir avec les moissonneurs,
les maraîchers et les éleveurs du village, avec la joie et la force d’un
homme respecté, estimé et considéré comme honnête d’un bout à l’autre de la
région. Son père était de ces hommes qui regardent en face, droit dans les
yeux, sans détours. Dans les yeux de Jacques de Nazareth, on pouvait lire la
sincérité qui transparaissait dans ses paroles.
Lorsque vinrent les années de vaches maigres, le
père de Marie se montra à la hauteur. Comme la terre ne produisait plus assez pour payer des salaires
supplémentaires, Jacob de Nazareth prit sur ses épaules la charge de tirer de ses champs
ne serait-ce que quelques sacs d’amandes, quelques arrobas d’huile, quelques mesures de
blé, quelques quintaux des célèbres vins de la Maison. N’importe quoi, pourvu que
les os de ses filles restent sains et forts. Ses deux filles aînées
, Marie et Jeanne, savaient aussi bien que leur veuve contre quel genre de soleils stériles
cet homme avait dû lutter ! Grâce à Dieu, bien que petites, Marie et Jeanne
ont mis la main à la pâte : pour les olives en hiver, pour les amandes,
pour les figues et le blé en été, pour le bétail en automne, en été,
en hiver et au printemps. Que ne donnerait pas aujourd’hui Madame Ana, la veuve de Jacob de
Nazareth, pour se lever à nouveau à l’aube et préparer au père de ses
filles du lait, du pain, de l’eau !
Marie le savait très bien : en voyant son père
à nouveau debout à l’aube, faisant ses adieux à ses filles avec ce sourire qui lui était si propre
dans les yeux, sa mère aurait donné sa propre vie. Mais on ne pouvait plus rien faire pour
que la roue du temps tourne à l’envers. Il fallait désormais vivre, choisir entre
le mari mort et les enfants vivants.
Des deux jeunes filles, María et Juana, Juana était
la plus jeune, d’un an plus jeune que María. María était l’aînée, la grande de la
maison. Mystères de la vie, c’était elle, Juana, la plus jeune des deux,
qui aimait le plus la vie à la campagne ; peut-être parce que Juana avait hérité de
son père le goût pour le parfum des arbres en fleurs et le plaisir de contempler
les couleurs de l’horizon à l’aube.
En les regardant, ces deux sœurs, n’importe qui aurait
pu croire que, physiquement, c’était María qui aurait dû préférer sentir le vent
souffler dans ses cheveux à la tombée de la soirée ; pourtant, c’était en Juana, la plus jeune, au
corps presque aussi petit que celui de sa mère, que son père avait insufflé l’
amour de la terre rouge et vivante. Chez María, la force de vivre venait de sa
mère. Celle-ci lui avait légué tout son art de la couture et de la confection. Ce qui
intéressait María, c’était la famille, la maison.
Ainsi, lorsque les temps difficiles arrivèrent, que
les vaches maigrirent toutes, que l’argent se fit rare et que les
besoins à couvrir commencèrent à se multiplier jusqu’à six fois en à peine deux
ans, Marie se révéla être une couturière née. À l’âge où l’on dit qu’on est
au printemps de la vie, la fille aînée de Jacques de Nazareth savait aussi bien raccommoder
une robe et la remettre à neuf en un clin d’œil que tricoter à ses sœurs
un manteau de laine en quelques jours, sans jamais cesser d’être le bras droit
de sa mère. Et un modèle de fille pour sa sœur Jeanne. Chez cette dernière – comme je l’ai dit –,
s’était révélée une capacité innée à apprendre de son père la signification des
effets des cycles lunaires sur l’agriculture, pourquoi les lapins mangent
de la laitue, comment pousse vraiment une vraie tomate, pourquoi on élague
les oliviers pour qu’ils ne se fassent pas d’ombre et n’altèrent pas le goût de l’huile. Bref,
des milliers de choses.
Le fait est que Juanita, en plus d’être la prunelle
des yeux de son père, se sentait comme le bras droit de sa sœur María, et comme un soutien pour
père et l’autre pour la mère, et toutes les deux unies dans la joie, quand s’intensifiaient
les vents du sud, les gouttes froides, les sécheresses et les tempêtes d’hiver
en été, les chaleurs de l’été en hiver et les pluies qui tombaient en un clin d’œil,
quand la tempête mettait les hommes à l’épreuve en cherchant d’emmener au
Paradis ceux qui lui offraient un visage joyeux, à cette époque-là, les deux sœurs
se sont rapprochées plus que jamais. Ces années difficiles ont contraint les deux sœurs à
travailler dur. Ce fut un devoir qu’elles ont assumé en silence, écrit dans le sang,
battant au même rythme que le cœur de leurs parents. Chacune laissa son âme s’ouvrir
à ses dons particuliers et elles agissaient en suivant le cours du mystère de la vie
en chaque personne.
Les yeux de l’aînée, la vue de Marie, étaient
faits pour découvrir l’aiguille dans la botte de foin ; ils ne se trompaient jamais en enfilant le
fil dans le chas de l’aiguille, sans même regarder ! Les yeux de sa sœur Jeanne
avaient besoin d’horizon, de campagne, de ciel ouvert. Au lieu de se disputer, les sœurs
ont remercié le Dieu de leurs parents pour sa sagesse éternelle et sa bonté
infinie. Aux yeux des deux, leur père était un homme merveilleux.
« Pourquoi disons-nous que la sagesse du Seigneur est
éternelle et sa bonté infinie ? – leur disait Jacob de Nazareth à ses deux filles
aînées. – Parce qu’avec ses réponses, il nous émerveille et, par sa bonté, il illumine
notre visage », répondait ce père aux deux
jeunes filles, les petits yeux de son visage, avec un sourire dans les yeux.
Ses filles se regardaient en lui souriant. Combien elles aimaient
cet homme que Dieu leur avait donné pour père ! Leur père poursuivait : « Lorsque nous disons
que la Sagesse du Seigneur est éternelle, nous exprimons de tout notre cœur et de tout
notre esprit notre joie de savoir qu’Il ne ment pas. Mes filles, lorsque nous
l’adorons pour son infinie bonté, notre joie est celle de celui qui se trouve dans
la fosse où les méchants jettent les bons et qui, en levant le visage, voit le Seigneur
se moquer de la science des génies ».
« Mes filles, être bon, ça coûte », leur confiait Jacob de Nazareth à ses filles tandis qu’elles
trayaient les oliviers. « Ne fait-on pas un petit cadeau à celle qui est la plus bonne ? Es-tu
jalouse, Juanita, de ta sœur aînée parce qu’
elle coud mieux que toi ? À quel moment ma Juanita a-t-elle fait en sorte que sa María
se sente coupable de ne pas avoir ses qualités pour le travail des champs ? Quand est-ce que
maman a grondé sa Juana parce qu’elle ne savait pas coudre une robe aussi bien que sa María ?
Que ferais-je sans ma Juana si elle ne m’apportait pas le déjeuner, si elle ne
m’obligeait pas à le manger ? »
Ah, comme cela leur rappelait des souvenirs ! Était-ce vrai qu’il était
parti ? Elles n’arrivaient toujours pas à y croire. Devant le corps sans vie de leur père,
María et Juana se regardèrent en silence. Mon Dieu, l’avaient-elles vraiment
perdu ?
Les deux sœurs se blottirent alors contre la veuve, leur mère.
Dévastée, la veuve de Jacob de Nazareth continuait
à pleurer son malheur :
« Maintenant, Marie, maintenant que viennent les années de vaches grasses,
maintenant que votre père pourrait s’asseoir dans son vignoble pour manger des grappes aussi grosses que
celles de Polyphème et aussi sucrées que celles de Bacchus, que Dieu me pardonne, justement maintenant.
Pourquoi, Seigneur, pourquoi ? Dis-moi en quoi ton serviteur t’a offensé. »
Mon Dieu ! Peut-on expliquer le lien entre les
corbeaux et les malheureux journaliers sur lesquels les Parques font tomber leur
manteau de mauvais présage ? Peut-on comprendre que Dieu soit Dieu alors que le
Diable ? Qui serait capable d’écrire le scénario de sa propre vie et de briller
comme une étoile, au moins aux yeux des partenaires fictifs inventés pour l’
occasion ! L’homme rêve que le destin lui appartient, l’enfant rêve de l’homme qui
bat dans sa poitrine, pour découvrir au détour d’un coin de rue qu’il suffit d’une rafale
de vent pour réduire ses rêves à des bits condamnés à la poubelle. Au final, la
vie humaine est comme celle du roseau : si le vent se lève, il se brise et ses restes tombent
dans le puits de l’oubli. Qui n’a jamais succombé à la tentation de se laisser mourir et
d’en finir une bonne fois pour toutes ? Ou bien sommes-nous les plus forts jusqu’à ce que
la preuve du contraire soit faite ?
Pour tout le monde, l’heure de vérité arrive.
Chaque créature a la sienne. Et c’est à cette heure-là que l’être va de l’avant ou s’effondre.
C’était l’heure de vérité pour la mère de la Vierge.
« Que sommes-nous, Marie ? » s’écriait en pleurant la mère de
la Vierge, pleurant la perte de son époux. « Nous luttons contre les éléments avec les
forces d’une créature d’argile. Nous élevons nos idoles en l’honneur de celui qui nous
donne la victoire. Nous dédions notre gloire au Très-Haut. Mais le
Tout-Puissant ne se lasse pas de nous voir réduits à l’état de bêtes. Le
champion avance pour récolter sa couronne quand la Mort se dresse sur son chemin. Le
Tout-Puissant se lève-t-il pour sauver le coureur solitaire qui risque de laisser son âme sur la
piste ? Pourquoi reste-t-il assis sur son trône tout-puissant et omniscient
tandis que les restes sont balayés de la piste par le vent ? Est-ce cela que nous sommes, ma
fille, de la poussière qui rêve d’être un rocher, un rocher qui rêve d’être une montagne, une montagne qui
rêve d’être un nid d’aigles ? Que deviendront tes aiglons à présent, mon époux ?
Qui se lèvera pour les protéger lorsque le serpent escaladera la falaise et que leur
mère ne saura pas, seule, comment défendre tes enfants ? »
Que pouvait-on répondre à cette femme ? Quel
fou aurait osé lui dire ce que ces visiteurs ignorants avaient dit à Job
dans la Bible :
« Tais-toi donc, vieux pourri. Si tu pourriss, ce sera parce que
tu es plus méchant que tous les diables réunis. Tu nous as tous trompés avec tes
aumônes et tes sornettes. Dieu merci, le Seigneur nous a révélé ta
fausseté et ton hypocrisie. C’est pour cela que le Dieu que tu as prétendu
tromper, comme tu l’as fait avec nous, te punit. Tais-toi et souffre. »
Eh bien, mes amis ! Ils ont voulu forcer le pauvre Job à
reconnaître que la misère naît de la misère, que celui qui possède garde ce qu’il a parce qu’
il l’avait, que personne n’est fort par caprice, mais que le bonheur ou le malheur d’
une personne témoignent de sa valeur. Selon ces sages, les pauvres sont tous
des pécheurs pervertis, des êtres corrompus et vicieux qui méritent ce qu’ils subissent ;
les bons sont tous heureux, ils mènent la belle vie, possèdent l’or, détiennent le
pouvoir, ce sont les meilleurs, les élus de la Providence, la race née
pour être heureuse, et ils sont heureux parce qu’ils sont bons, et
« C’est à l’Indestructible, à l’Invincible que revient le dernier
éclat de rire », leur répondit Job. « De quoi et pourquoi riez-vous ? Quelle lumière
êtes-vous venus apporter à mes yeux ? Voulez-vous me condamner pour ce que j’ai fait ?
Ignorants, je suis puni pour ce que je n’ai pas fait. »
La tragédie de Job ne résidait pas dans la chute des
remparts de sa foi au son des trompettes de l’Enfer. Ce n’était pas là son
problème. Job était une forteresse érigée sur le roc. Pas n’importe lequel, c’
était son Dieu.À l’épreuve des bombes, sa foi
restait intacte. Le problème qui lacérait l’âme de Job était de ne pas
savoir ce qui se passait, à quoi obéissait ce changement d’humeur de son Dieu.
Pourquoi son Dieu l’avait-il abandonné, nu et livré à son sort face à un ennemi armé
jusqu’aux dents ? Le guerrier suit son Héros et son Roi sur le champ de bataille, et dans
un coin du carrefour, son Roi lui tourne le dos comme quelqu’un qui sacrifie un
pion sur l’autel de la victoire ?
Ce dilemme, précisément ce dilemme, était celui qui tenait
à la gorge l’âme de la veuve de Jacob de Nazareth. Luttant contre
les ténèbres avec la seule arme divine à la portée des humains, la parole,
la mère de la Vierge cherchait la réponse à la question de savoir pourquoi la
Mort avait emporté son époux. Et elle ne la trouvait pas.
« Pourquoi notre Dieu ne fait-il rien, Marie ? Pourquoi
laisse-t-il le serpent escalader la falaise et pourquoi lui facilite-t-il la tâche
en éliminant le père de ses petits ? Ne la voit-Il pas s’approcher, ma fille ? Pourquoi
le Dieu de ton père n’a-t-il pas saisi l’arc et la flèche et, d’un regard foudroyant,
anéanti la Bête ? La flèche a-t-elle manqué sa cible, le vent l’a-t-il déviée et,
en cherchant le dragon, a-t-elle tué le héros ?
« Dis-moi, ma fille, car mon âme est aigrie et mes yeux
ne parviennent pas à discerner les desseins cachés de l’Omniscient. Mais que sommes-nous, Marie ?
Pourquoi exige-t-on d’une créature d’argile,
condamnée à la poussière pour avoir mangé une pomme, qu’elle ait la compréhension d’un dieu ? Ne me regarde pas avec ces yeux-là, ne
me reproche pas que mon cœur saigne des mots. Que jaillira-t-il de la blessure de la
Biche de l’Aurore lorsque, à l’aube, le chasseur la poursuivra à l’heure
des premières joies ? Ne sera-t-elle pas maudite, cette flèche qui transperce la poitrine de
la colombe qui monte sur le cheval du vent, trotte à travers les cieux et revient
heureuse à la demeure de son maître ? Elle arrive, ma fille, la colombe atteint déjà le bras de
son maître, le dard meurtrier fend lui aussi l’air, son maître a le pouvoir de
l’attraper en plein vol, mais regarde, il ne fait rien, il reste immobile comme si c’
était là la récompense d’avoir accompli sa mission sacrée, et déjà la fille de
Mercure tombe dans la poussière aux pieds de celui qui lui tourne le dos. Ne me dis pas de me
taire, Marie, ne vois-tu pas que sinon je vais mourir ? ».
Je sais seulement que je ne sais rien, bien qu’on dise que Dieu
a créé l’homme et la femme pour qu’ils s’aiment et ne se séparent jamais, on dit aussi
par ici que le Diable s’est juré de rendre cet amour impossible. Mais dans ce monde, il y a des gens
qui sont sourds et ne comprennent pas, ils ne se rendent compte de rien, ils se moquent des cornes du
Diable et défient la mort de briser ce que Dieu a uni par des liens plus forts que
les paroles du Serpent.
Ana, la veuve de Jacob, et Jacob de Nazareth, père
de Marie, future mère de Jésus-Christ, ont relevé ce défi. Une fois qu’ils se
sont rencontrés, s’ils ne s’étaient pas mariés, ils seraient morts, et lorsqu’ils se sont mariés, l’idée de vivre l’un sans l’autre ne leur est plus venue à l’
esprit. Chaque année passée ensemble,
ils ont adoré le Dieu qui a transformé une côte, une simple côte, en quelque chose d’aussi
beau que cet amour.
LA MORT DE JACOB DE NAZARETH
Généalogie du Sauveur : Généalogie de Jésus-Christ,
fils de David, fils d’Abraham : Abraham engendra… David ; David engendra…
Zorobabel ; Zorobabel engendra Abiud, Abiud engendra Éliakim,
Éliakim engendra Azor, Azor engendra Sadoc, Sadoc engendra Akim, Akim engendra Éliud, Éliud engendra Éléazar, Éléazar engendra Matán, Matán engendra
Jacob, et Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus,
appelé le Christ.
Jacob, fils de Mattan de Nazareth, est mort quelques
mois après la naissance de l’enfant dont lui et son épouse Anne avaient tant rêvé, et pour lequel
ils n’avaient cessé de se démener jusqu’à ce qu’ils l’aient enfin. Nous savons bien que cette histoire d’avoir un
petit garçon, cette envie d’en mettre un au monde, c’est un cliché. Mais en ces temps de terreur
fiscale et de sécheresses aussi longues que le désert du Sahara, un homme
ne pouvait s’empêcher de rêver d’avoir un fils. Pour lui transmettre tout son
savoir-faire des travaux des champs, pour s’appuyer sur ses jeunes bras
lorsque les siens, usés par la vieillesse, ne pourraient plus porter la charge. Bien sûr, on a toujours
ses gendres ; mais ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas la même chose d’être considéré comme un
fardeau que d’être pris en charge par le fils issu de ses entrailles. Ce n’est pas non plus la même chose de léguer tout
ce que tes parents t’ont laissé à ton propre fils qu’au fils d’un étranger. À
quiconque pense que ces hommes-là étaient archaïques, ignorants de la
vie, qu’ils ne savaient pas qu’une femme peut faire ce qu’un homme fait, voire
mieux encore, à ces gens modernes, le mieux qu’on puisse leur offrir, c’est le silence.
Faisant la sourde oreille à l’intelligence de tant de
modernes, toujours tournés vers le soleil des siècles, Jacob de Nazareth et son épouse coururent
à la poursuite de l’enfant, ravis de le chérir à leur manière d’autrefois. Et ils le rattrapèrent, et comment
! Ils l’appelèrent Cléophas car, en le voyant pour la première fois dans les
bras de sa mère, il rappela à Jacob son beau-père. Quant à son physique, que dire
de leur petit garçon, le plus beau garçon du monde, bien sûr.
Eh bien, ils se sentaient déjà tous chez Marie, dans
la gloire, quand soudain, son père fut pris de ce rêve sous ce
figuier. Comme papa et maman étaient heureux ! Cinq petites filles, comme cinq petits soleils,
toutes en bonne santé, toutes joyeuses, toutes jouant avec la poupée que leurs parents leur
avaient achetée. En chair et en os. Il pleurait, faisait pipi pour de vrai, demandait
du beurre, faisait caca. Une vraie joie. Et soudain, alors qu’ils étaient tous à la maison
comme au paradis, papa a décidé de mourir. Une tragédie. Quel dommage ! Le
diable en personne, attaquant la maison de toutes parts, n’aurait pas pu
blesser autant la mère de ces six enfants. La douleur de la veuve n’en était que plus profonde
du fait qu’elle n’avait personne de sa famille à ses côtés ; dans son
désespoir, elle se voyait déjà assiégée par un ennemi invincible qui lui exigeait la
capitulation immédiate ou la destruction totale de sa maison. Si seulement elle avait eu à ses
côtés ses parents, ou sa tante Élisabeth. Mais non, personne. Et qui était-elle à
Nazareth ? Malgré les années, l’épouse de Jacob restait une étrangère, celle
qui leur avait ravi le célibataire le plus convoité du village.
« Alors qu’elles étaient si jolies, elles sont parties se marier
avec une étrangère ; en plus, toute petite, on dirait une idiote », se consolaient les
jeunes filles de Nazareth. « Très raffinée. Très bien élevée. On verra bien
quand elle commencera à accoucher et qu’elle devra s’occuper seule de la maison de son beau-père, ce qu’il
restera de ses manières et de son petit visage de princesse de la Ville Sainte. » C’est comme ça dans les
villages : on ne te veut pas de mal, mais on ne te souhaite pas non plus de bien. Quiconque
vient de l’extérieur doit rendre des comptes aux voisins sur ses intentions. Tout
doit se conformer aux règles de la communauté ; la tradition l’exige.
La veuve de Jacob de
Nazareth ne les connaissait-elle pas toutes ? Ne l’avaient-ils pas observée pendant les années de vaches maigres,
comme ceux qui attendent que le héros s’effondre pour avoir le plaisir de voir ces
deux tours mordre la poussière comme n’importe quel clocher de village ? Quel réconfort
la Veuve pouvait-elle trouver auprès de ceux qui, déjà, faisaient leurs comptes et calculaient
comment ils pourraient se partager la fortune du défunt ? Combien lui offriraient-ils pour les
vignobles ? Combien pour les oliveraies ? Combien pour les terres non irriguées ?
« Pourquoi détruisons-nous le miracle de notre existence
quotidienne en jugeant notre prochain, ma fille ? Qui sait combien seront
nos jours sur cette terre ? Seul le Seigneur le sait ; mais de sa bouche ne sort jamais
ce nombre. Tu t’imagines qu’il te surprenne en train de critiquer sans merci ta
voisine, ou de jeter la première pierre ? Ne serait-il pas plus beau que notre Seigneur Dieu te surprenne
en train de partager ton pain avec le pauvre ? », disait la mère à sa
fille Marie, tandis qu’elles cousaient, seules. Et pourtant, c’était désormais la mère qui
demandait à sa fille d’être bonne envers elle et de ne pas refuser d’écouter la douleur
de son âme.
« Laisse-moi mourir, Marie. Ne t’inquiète pas si
mon âme s’en va en paroles brisées. Le Seigneur m’a enlevé mon mari, me laissant
seule avec ses six enfants. Pourquoi mes yeux devraient-ils se retenir et mon cœur
envier le rocher que l’Tout-Puissant a pour cœur ?
« Ma fille, il est facile, depuis les neiges, de contempler la
vallée qui brûle en été. Quand le Tout-Puissant s’est-Il mis dans la peau du
soldat qui tombe nu sur le champ de bataille, défendant sa vie pour l’honneur
de son âme d’argile tendre et humide ? Comme il est facile de s’asseoir sur le trône du
jugement pour signer des condamnations ! Le Seigneur est loin de la faiblesse humaine,
nos passions ne l’affectent pas. S’il fait froid, Il ne tremble pas ; s’il fait
chaud, Il ne transpire pas ; si on Lui tire une flèche, elle ne L’atteint pas ; s’Il dort, rien ne
Le trouble. Que sait l’Indestructible de la fragilité de notre existence ?
Ne vois-tu pas, ma fille, que la vallée se nourrit de nos larmes ?
« Pourquoi réprimerais-je ma douleur et lierais-je ma langue à la
peur ? Le guerrier ne court-il pas à la rencontre de la mort ? Que Dieu me tue, qu’Il
me rende la vie de mon homme, pourquoi ne fait-Il rien, pourquoi reste-t-Il
vigilant de l’autre côté du précipice ? Sur quelles raisons, ma fille, l’Éternel
fonde-t-Il son silence et son comportement impassible ? Si au moins il s’élevait comme un soleil et
parlait de la voix de la tempête, et que les rayons de sa sagesse, issus de son âme,
tissaient dans le firmament des nuages chargés d’intelligence. Mais non, ma fille, que la
tempête fasse rage, que la terre tremble, que les montagnes s’effondrent et ensevelissent les villes et les
villages, ou que la mer se déchaîne et engloutisse les îles avec leurs habitants, le Seigneur,
inaccessible, indestructible, ne bronche pas d’un poil. Voyant le désastre, tout ce qu’
il offre, c’est un mouchoir de deuil pour demander pardon de ne pas avoir devancé le
mouvement du Serpent ?
« Dis-moi, ma fille, que ce n’est pas Lui qui a tiré la flèche
qui a tué l’aigle et livré à la merci du diable le nid de ses aiglons. Mais
ne me refuse pas le droit de me plaindre du sort de mes filles sur le cadavre
de mon défunt. »
Tranpercée par la douleur de sa mère, Marie
consolait la Veuve en ces termes :
« Nous sommes tous égaux à ses yeux, mère. Nous ne sommes uniques
qu’aux yeux de nos pères. Nous, les créatures, ne voyons que jusqu’où
portent nos yeux, mais Il porte sur ses épaules le poids de nous tous.
En temps voulu, Il se lèvera, mère. Et ses pieds brilleront de l’
éclat du héros paré pour la guerre contre celui qui a enlevé son homme à
notre mère Ève. Je sais que je suis jeune, mère, mais crois-moi, par tout l’amour que je te porte, le Dieu de mon père ne permettra pas que la
maison de ma mère s’effondre. Allons, mère, sèche tes larmes. La Mort
emporte les meilleurs en pensant qu’en laissant les méchants, elle nous laisse, nous les petits,
sans protection contre les tyrans. Elle ignore qu’en partant, les bons vont au Ciel pour
prendre les armes des anges. Père nous a défendues en homme et nous a
permises d’avancer. Mon père défendra désormais ses filles et son enfant avec l’épée des
chérubins. Ma mère, ça suffit, ne regardez plus son cadavre. »
La veuve écoutait les paroles de sa fille aînée
comme quelqu’un qui reçoit des baisers venus de loin.
Ce sont Marie et sa sœur Jeanne qui
ont trouvé leur père assis adossé au tronc de ce figuier. À vrai dire,
ce n’était pas exactement la saison des récoltes ; mais Jacob de Nazareth aimait
cueillir les premières figues de la saison ; il disait qu’elles étaient les meilleures pour faire
du pain aux figues.
Jacob sella sa monture. Il partit seul vers la campagne
à l’aube. La figeraie se trouvait de l’autre côté des collines, vue
depuis la colline de Nazareth, juste en face. Ravi de la vie, ce brave homme
fit ses adieux à sa femme. Ses deux filles aînées lui apporteraient son déjeuner et l’
aideraient à remplir les paniers. Jusque-là, eh bien, voilà, un baiser,
au revoir.
En le voyant partir de cette si belle manière,
qui aurait pu dire que cet homme rentrerait chez lui… mort ?
À l’heure du déjeuner, Marie et sa sœur Jeanne se
présentèrent dans les champs. Marie avait un an de plus que Jeanne et toutes deux étaient deux
jeunes filles en pleine fleur. Marie et Jeanne cherchèrent leur père et le trouvèrent assis à
l’ombre de ce figuier.
« On le laisse dormir encore un peu, Juana ? Ramassons
les paniers nous-mêmes », dit María.
Les deux sœurs se mirent au travail.
Elles finirent de rassembler les paniers, sans que leur père ne se réveille. Mais il ne
se réveillait pas.
« Papa dort beaucoup aujourd’hui, n’est-ce pas, María ? », dit
Juana.
Elles s’activèrent encore davantage. Au bout d’un moment,
elles commencèrent à s’échanger des regards inquiets.
« Est-ce qu’il lui est arrivé quelque chose, Juana ? » Et c’est alors que
l’aînée des deux s’est approchée pour voir ce qui arrivait à son père.
Je ne vais pas me montrer sentimental ici, comme quelqu’un qui voudrait
gagner la sympathie du lecteur en lui arrachant une mer de larmes. Tôt ou tard, chacun a déjà
traversé les formalités d’un enterrement et sait combien il est douloureux de perdre ce que la Mort
n’aurait jamais dû emporter. Mais c’est elle, María, en s’agenouillant pour
le réveiller, qui découvrit la vérité dans la pâleur du visage de son père.
La jeune fille ne cria pas, elle ne prit pas peur. Elle prit la
tête de son défunt entre ses bras, berça son corps, embrassa son front, regarda
sa sœur Juana qui s’approchait, en larmes. Juana se jeta dans les bras de sa sœur
María et María se laissa serrer contre elle jusqu’à ce que Juana se soit calmée et qu’ensemble, elles puissent
retrouver leur sérénité.
« Rentre à la maison, Juana, et raconte à maman ce qui s’est passé »,
demanda María à sa sœur.
Juana enfourcha son âne et, pleurant, le
cœur serré, s’élança à travers les collines. Pendant ce temps, Marie resta seule avec
le corps de son père, sous ce figuier, caressant le visage de celui qui était pour
elle l’homme le plus merveilleux du monde, et qui l’avait quittée sans donner
à sa femme et à ses filles l’occasion de lui dire une dernière fois à quel point elles
l’aimaient.
« Que va devenir ton petit garçon maintenant, père ? Dans quels yeux
trouvera-t-il l’image divine de l’homme que nous, tes filles, avons découverte en toi ? »,
s’adressant au Ciel, murmurait la jeune Marie.
En effet, un ennemi cruel et sadique ravageant la
maison n’aurait pas causé autant de peine à la veuve de Jacob de Nazareth que la
manière dont la Mort lui avait enlevé son mari. Si son mari était mort
en défendant les siens lors d’une guerre, ou en sacrifiant la vie de ses filles au
prix de la sienne, je ne sais pas, mais mourir de cette manière, sans
préavis, alors qu’ils avaient trouvé le bonheur, après avoir surmonté une
décennie d’années aussi mauvaises que le cœur d’Hérode.
Pourquoi vous parlerais-je des litres de larmes
que la veuve a versées tout au long de cette journée et de cette nuit-là ?
N’avez-vous jamais perdu une fille dans la fleur de l’âge, ou une sœur dans la plénitude de sa
beauté ? La Mort ne vous a-t-elle jamais arraché la lumière de vos yeux,
vous laissant dans les ténèbres les plus tourmentées ? Vous deviez rire aux
éclats, applaudir, le cœur ouvert à tout espoir, et soudain,
du jour au lendemain, une heure avant l’aube, l’aurore se transforme en
nuit sans lune, la plaine devient un puits sans fond et, en regardant vers
le bas, vous découvrez le visage du Serpent qui vous accueille.
Car Jacob et Ana s’étaient aimés dès le
jour même où leurs regards se sont croisés. Ce fut le coup de foudre. Ce fut
un regard croisé et la certitude que la quête était terminée.
Jacob et Ana étaient faits l’un pour l’autre ;
ils étaient faits l’un pour l’autre ; ils étaient les deux moitiés d’un même fruit. Il était
naturel qu’il meure aussi éperdument amoureux de sa femme que le premier jour et que la
veuve le perde plus éperdument amoureuse de son mari que jamais. Et si à cette douleur s’
ajoute le fait que la maison se retrouve sans homme pour s’occuper des champs et du
bétail : voilà la recette magique à l’origine des larmes amères que la
veuve a versées dans le cœur de sa fille Marie pendant les deux jours qui ont suivi l’
enterrement de son père, vous l’avez déjà lue.
LE VŒU DE MARIE
À l’instar des catholiques de longue date, ces
femmes juives avaient pour habitude de se lamenter de manière très émouvante sur la mort d’un
être cher. Je ne dis pas que ce soit bien ou mal, c’était simplement ainsi. Les Romains, au
contraire, profitaient des funérailles pour organiser un banquet, le dernier banquet,
le dernier souper des Césars. Le banquet d’adieu à Cicéron, représenté sur les
fresques de la demeure du défunt à Pompéi, nous montre ses proches et
ses amis trinquant à la santé du défunt. La couronne de l’orateur au-dessus de leurs têtes
rappelle celle de laurier, mais tressée avec des sarments de vigne. Bon Dieu, les
Romains avaient le cœur si dur que même la Mort ne pouvait leur arracher une
larme. Il fallait qu’ils soient touchés par la verge de Bacchus pour se rappeler qu’ils étaient
des hommes, de chair et d’os comme les autres barbares du monde. Tant qu’ils
n’étaient pas ivres comme des cochons, ils ne versaient pas une larme.
Les Hébreux, contrairement à la plupart des
peuples, préféraient veiller le défunt à poil nu, la poitrine bombée. La distance, l’
éloignement, l’absence nécessitent un temps d’adaptation. Je suppose que la
coutume impose sa culture et que chaque culture la vit à sa manière. Les Hébreux, parmi
toutes les possibilités, ont choisi la plus douloureuse : ils n’enterrent pas le défunt
avant le troisième jour suivant son décès.
Les larmes coulaient à flots ! Et si, en plus,
il s’agissait du cas qui nous occupe, un jeune homme, dans la fleur de l’âge, marié
et toujours aussi amoureux de sa veuve qu’au premier jour, père de six enfants, un
homme qui n’avait jamais été malade, un homme qui ne semblait jamais se lasser, qui
est mort sans que personne ne s’occupe de ses champs, qui est parti juste
au moment où la tempête s’apaisait : mettez tous ces éléments dans le même shaker,
secouez-le, et le résultat sera explosif. L’explosion déclenchée par la mort
de Jacob de Nazareth, vous allez la découvrir tout de suite ; ses conséquences
persistent encore aujourd’hui.
Il y avait la veuve elle-même. Dès son plus jeune âge, la mère
de la Vierge était d’un naturel boudeur. Le jour où son père,
Cléophas de Jérusalem, lui interdit ne serait-ce que l’idée de penser à épouser l’
homme qui serait le père de ses filles, aussi sûr que la pluie tombe vers le bas que
la jeune fiancée s’enfuit en courant à la recherche de sa tante Élisabeth, dans les rues de
Jérusalem, laissant derrière elle un sillage de larmes brisées.
Tante Élisabeth, épouse de Zacharie, futur père du
Baptiste, la connaissait déjà. Ce n’était pas pour rien qu’Anne était sa nièce. Tante Élisabeth, regardant
sa nièce dans les yeux tout en lui essuyant les joues de Madeleine, toutes
rougies, sourit.
« Mais enfin, ma petite, tu vas me dire ce qui
t’arrive ? Quand tu t’emballes comme ça, tu oublies que je ne sais rien.
On pleure ensemble ou je me moque de toi jusqu’à ce que tu ries avec moi ? » Tante Isabelle
aimait sa nièce Anne d’une tendresse divine.
Cette femme, Tante Isabel, aimait sa nièce
plus que les remparts de Jérusalem, plus que les nuages du ciel de
printemps, plus que les étoiles du matin et du soir réunies, elle l’aimait
plus que ses robes et plus que sa vaisselle en argent, mais chaque fois que sa
fille se jetait sur elle de cette manière, elle ne savait pas si elle devait se joindre à ses
bouderies ou éclater de rire devant ses larmes. Ce n’est pas non plus comme si, à chaque changement de
garde, sa nièce Ana arrosait le désert de torrents d’eau
salée. En réalité, quand elle s’emportait à tel point qu’elle ne pouvait même plus
articuler un mot, et qu’il fallait lui laisser le temps de se calmer, c’est qu’il était arrivé quelque chose de très
grave à Anne.
La mort du père de tes filles, dont seulement deux
étaient des adolescentes, les autres encore des enfants, et un bébé qui faisait des caprices, franchement, c’est une
bonne raison de pleurer jusqu’à ce que tes os se dessèchent.
C’est ce qui s’est passé : la Veuve, la mère de la Vierge, a sombré au plus
profond du désespoir compréhensible dans ce cas. Pendant un moment, elle reste muette.
Elle ne dit rien, elle se contente de pleurer, serrant dans ses bras cette petite qui ne connaîtrait jamais
son père. Avec Cléophas dans les bras, la Veuve de Jacob de Nazareth pleure toute
la journée et toute la nuit.
Désespérée, elle se voit entourée d’une obscurité dense
et fatale ; anéantie, elle imagine déjà la maison de son défunt engloutie par les
impôts ; brisée, dévastée, elle se voit déjà vendre ses filles pour les sauver de la
ruine.
Toutes étaient des filles de David, à une époque
où être juif ne suffisait pas, mais où il fallait le prouver ; avoir pour épouse
une fille de David était un passeport pour les avantages que César avait
accordés aux Juifs en signe de gratitude pour lui avoir sauvé la vie face au dernier
des pharaons.
Je raconte l’histoire.
En poursuivant Pompée, Jules César s’est mis dans
le pétrin. On a vu César courir comme un fou après Pompée. Et figurez-vous que César a atterri en Égypte. À cette époque, le frère
de la pharaonne venait de tuer Pompée. Ce même pharaon qui venait d’
exécuter Pompée est venu et s’est montré assez agressif envers César. Je crois que le frère de
Cléopâtre a même osé déclarer la guerre au Conquérant de la
Gaule.
Comme on le sait, contre toute attente, ce petit pharaon
fut sur le point d’envoyer César au paradis des célèbres généraux
romains. C’est alors que le père d’Hérode réussit à rassembler
des milliers de cavaliers, à traverser le désert du Sinaï au galop et à charger le
frère de Cléopâtre, brisant ainsi l’encerclement et sauvant César du danger. En
recompense, Jules César accorda aux Juifs un certain nombre de privilèges
impériaux, tels que l’exemption du service militaire, la liberté de circulation
pour la dîme du Temple, etc.
La condition sine qua non pour bénéficier de
ces privilèges était d’être citoyen de la Judée, province romaine.
Rusés comme des renards, insaisissables comme des anguilles,
les Juifs trouvèrent de nombreux moyens de falsifier les papiers. Parmi toutes les
façons imaginables de déjouer l’Empire, la plus simple consistait à s’acheter de
faux documents, que n’importe lequel des bureaucrates travaillant au
registre du Temple de Jérusalem vous fournissait pour une poignée de drachmes.
Mais il existait un autre moyen, moins coûteux.
Quelle meilleure façon de figurer sur la liste des
privilégiés que de se déclarer descendant du roi David ? Et pour boucler la
boucle, il fallait ajouter « s’il vous plaît » qu’on était né à Bethléem de Judée.
Et il existait encore une autre formule, encore meilleure, encore
plus agréable : bien sûr, acheter une fille du roi David pour en faire son épouse,
Les descendantes du roi David étaient donc en
pleine ascension ; si l’on payait bien pour une fille de David, combien paierait-on pour une
véritable fille du roi Salomon ? Et pas n’importe laquelle, pas une simple prétendante,
nous parlons ici de la véritable et authentique descendante du mythique roi Salomon.
Une pratique si courante à l’époque, celle de vendre ses filles au
plus offrant, que la veuve de Jacob de Nazareth en venait à comparer la femme au
bétail. Par Josué et les sept cents trompettes qui ont fait s’écrouler les remparts de
Jéricho, elle aurait-elle vendu ses petites filles pour de l’argent ? Elle qui s’était mariée par amour
et qui savait combien le mariage par amour, et uniquement par amour, est doux ?
Cette idée lui déchirait l’âme.
Pourtant, la Veuve ne voyait pas comment elle pourrait sauver
ses filles d’un sort semblable à celui des bêtes que l’on achète et vend sur le
marché des passions humaines. Plus elle y pensait, et plus le cadavre de son défunt
ne cessait de le lui rappeler, plus ses larmes avaient un goût amer à l’idée de l’avenir qui
attendait ses filles. Il y avait aussi le petit garçon.
« Et que va devenir mon Cléophas sans ton père,
Marie ? Que va devenir la maison de ton père, ma fille ? », confiait la
veuve de Jacob de Nazareth à sa fille Marie.
Entre la mère et la fille, que voulez-vous que je
vous dise ? La fille ressemblait à la mère. Marie serrait sa mère dans ses bras et la consolait avec
des paroles pleines de tendresse et de sagesse. Et pourtant, la jeune fille était dans la fleur de l’âge.
Marie était une créature qui n’avait connu dans
ce monde que des joies. Elle avait aimé son père à la folie et, en la voyant
réconforter ses sœurs et sa propre mère, n’importe qui aurait dit qu’elle n’arrivait toujours pas
à croire ce qui se passait.
« Papa dort, Jeanne », voilà ce qui a jailli
du fond de l’âme de Marie lorsqu’ils l’ont retrouvé mort.
« Papa est au Paradis, là-bas il nous attend toutes,
Ester est déjà là, viens ici Rut, calme-toi Noémi », disait-elle à ses petites sœurs
tout en ravalant ses larmes.
La jeune fille laissait ses sœurs avec Juana et
partait avec la veuve :
« C’est bon, maman ; papa est au Ciel. Son Dieu
ne permettra pas que ses filles soient vendues comme esclaves », murmurait-elle à l’
oreille de sa mère, en lui essuyant les larmes de ses baisers.
« Ma fille », tentait d’articuler la veuve. Mais elle
ne finissait jamais sa phrase, elle se fondait en sanglots et retournait dans ses ténèbres,
celles qui enveloppaient sa maison et peignaient l’horizon de sa famille des couleurs
souffrantes d’une vision macabre.
Le résultat du désespoir naturel de la
veuve de Jacob de Nazareth fut le suivant.
La vision sinistre que la veuve s’était forgée
sur l’avenir de ses filles correspondait à la réalité quotidienne.
La mort du chef de famille obligeait les veuves à livrer leurs filles au
prétendant qui mettrait le plus d’argent sur la table, quel que soit
l’âge de l’acheteur. C’était la vérité et il ne fallait pas s’attarder davantage sur la question.
Du point de vue de l’homme riche, plus il y avait de veuves, mieux c’était, car
il y avait ainsi davantage de jeunes femmes fraîches parmi lesquelles choisir.
Le monde était façonné à l’image et à la ressemblance des
passions des puissants, et tout ce qu’on dira contre cela ne nous mènera
nulle part. Pour comble de malheur, avec les lois sur le divorce qui avaient été
adoptées récemment, la chair féminine s’achetait pour être utilisée puis jetée ; elle était consommée
au gré du consommateur, puis les restes étaient jetés pour que celui qui viendrait
après puisse en lécher les os. Et malheur à celui qui ne suivait pas l’exemple ! Dans les
classes supérieures, n’avoir qu’une seule femme était un signe indéniable de complot contre Hérode.
« Celui-là ne s’est marié qu’une seule fois ? Et on ne lui
connaît pas au moins une deuxième, voire une troisième femme ? Il conspire sûrement
contre Sa Majesté, Votre Altesse. » C’est pour des raisons aussi absurdes que les têtes des
Juifs roulaient dans les rues de Jérusalem à cette époque.
Ce n’était pas quelque chose que la veuve inventait.
Elle était de Jérusalem, issue de la haute société, elle connaissait cette réalité aussi bien
que le fait que son mari gisait sans vie devant ses filles.
« Ça suffit, ne pleure plus, ce n’est pas si grave,
tout va s’arranger, le Seigneur ne permettra pas que cela arrive.
De très belles paroles, que la Veuve appréciait. Elle savait seulement qu’à peine
un jour auparavant, elle s’était réveillée avec la joie de la femme la plus heureuse du monde et qu’à peine
deux jours plus tard, elle était…la Veuve !
« Laisse-moi pleurer, ma fille. Tu ne vois pas que si je ne pleure pas, je vais mourir »,
suppliait la veuve, inconsolable, à sa fille Marie.
Profitant d’un moment de calme, alors que Jeanne et Marie
étaient seules avec leur mère, Marie, fille de Jacob de Nazareth, prit la parole.
Ce que je vais dire maintenant, le Ciel en est mon
témoin, et qu’il m’envoie dans l’horrible Enfer si j’invente ne serait-ce qu’un seul
mot. Le soir de ce jour-là, pendant la veillée funèbre organisée à la suite du décès de son
père, la fille aînée de la veuve de Jacob de Nazareth lia sa vie à un arbre qui
avait le pouvoir de la pendre si elle ne respectait pas le vœu qu’elle avait gravé dans le
cœur de sa mère et de sa sœur Juana.
Marie aurait pu se taire ; elle aurait pu
porter le doigt à ses lèvres et se soustraire à l’épreuve. Mais ce n’était pas
dans le caractère de la fille de Jacob de résister aux élans de sa personnalité.
Elle préférait en accepter les conséquences, quelles qu’elles soient.
Personne ne les écoutait, elles étaient toutes les trois
seules devant Dieu. C’est pourquoi je vous ai dit que quiconque veut être sûr de ce
que j’écris, voici Dieu lui-même qui a pris la parole à la fille de Jacob
de Nazareth pour me confirmer ou me contredire. Que Dieu se présente comme Juge est
naturel, qu’il intervienne comme Témoin est quelque chose d’extraordinaire. C’est toutefois aux courageux
qu’en revient la gloire.
Et je continue.
Là, devant sa sœur Jeanne, Marie jura à
sa mère que cela – que ses filles soient vendues comme esclaves au plus offrant – n’arriverait
jamais à ses sœurs ; il faudrait d’abord que le Diable détrône le Très-Haut,
que l’Enfer conquière le Paradis, ou que le cœur d’Hérode soit
élevé aux autels.
La foi de la fille de Jacob de Nazareth était si
grande, sa confiance dans le Dieu de son père si innocente qu’elle ne pouvait concevoir
que son Seigneur abandonnerait sa famille à la merci du monde.
Alors, très sereine, avec le sérieux d’une
personne adulte, elle, Marie de Salomon, fille de Jacob de Nazareth, prit pour
témoin le Dieu de son père et, devant sa mère et sa sœur Jeanne, jura,
invoquant la Loi de Moïse contre sa propre tête si elle venait à rompre son vœu, qu’elle,
Marie de Salomon, n’ôterait pas le voile de deuil qu’elle portait depuis la mort de son père
tant qu’elle n’aurait pas vu toutes ses sœurs mariées, et qu’elle ne signerait pas son propre
contrat de mariage tant qu’elle n’aurait pas vu son petit frère
Cléophas marié et père de famille.
Plus encore : elle ne se marierait pas tant qu’elle n’aurait pas vu les enfants
de son petit frère Cléophas gambader, tous heureux et joyeux dans cette même
pièce où, à présent, la douleur régnait en maître. Jusqu’à ce jour-là, elle ne
retirerait pas le voile de deuil qu’elle portait pour son père.
La veuve leva la tête vers l’infini. Jeanne regarda
sa sœur, les yeux remplis de larmes d’éternité. Marie De Salomon poursuivit
en disant :
« Par la mémoire de mon père, je te le jure, mère, que
mes sœurs ne connaîtront pas de maître. Quand elles quitteront la maison de mon père, elles partiront
joyeuses, portées par cet amour que leurs parents ont connu et dont nous, leurs
filles, nous nous sommes abreuvées jusqu’à satiété. Personne n’achètera les filles de Jacob. Console ton âme,
ma mère. Cet enfant que tu tiens dans tes bras choisira parmi les filles d’Ève
la plus belle. Que le Seigneur me punisse si je manque à ma parole : qu’il me donne pour époux
l’homme le plus méchant du monde. Ne te brise plus le cœur, mère ; n’offense pas
le Ciel en accusant notre Seigneur de notre malheur, de peur que mon père
n’ait à baisser la tête devant Abraham à cause de l’offense que portent ces larmes
qui ne s’arrêtent jamais. Mon père se promène parmi les anges et, aux pieds de son
Dieu, il implore la clémence pour sa maison. Dis-le-lui, Jeanne. »
LA TANTE ELISABETH À NAZARETH
La nouvelle de la mort de Jacob de Nazareth s’abattit
sur la maison de ses beaux-parents et des autres membres de sa famille à Jérusalem avec la force d’un
cyclone sans œil, détruisant aveuglément maisons et récoltes. Cléophas et son épouse, grands-parents de
Marie du côté maternel, voulaient se précipiter à Nazareth.
La prudence conseillait à Zacharie et à sa famille
de rester à distance, de se rendre à Nazareth plus tard, d’attendre un moment
plus propice, de peur qu’en y allant tous ensemble, ils n’éveillent les soupçons à la cour du roi
Hérode. N’importe lequel des espions du roi aurait pu trouver étrange qu’un
personnage de l’envergure du fils d’Abias s’intéresse au sort d’un
simple paysan de Galilée. Et attirer l’attention du tyran sur la maison de
la Fille de Salomon était bien la dernière chose que Zacharie pouvait se permettre.
« Tu feras ce que tu veux, homme de Dieu », par
ces mots, Élisabeth mit fin à la discussion avec son mari sur l’opportunité ou
non de quitter Jérusalem à ce moment-là. « Tu feras ce que
tu veux », lui répéta Élisabeth, « mais cette fille d’Aaron part tout de suite
en courant pour embrasser la petite fille de son cœur ».
Élisabeth, épouse de Zacharie, future mère de Jean
le Baptiste, sœur aînée de la mère d’Anne, et par conséquent tante maternelle
de la Veuve, était, par ces coïncidences de la Vie : tante-grand-mère de la Vierge.
Tout comme Zacharie, son mari, Élisabeth
appartenait à la caste aaronique parmi les membres de laquelle étaient choisis les membres
du Sanhédrin. Je ne veux rien dire d’autre par là que l’éducation de la
future mère du Baptiste ne correspondait pas à celle que recevaient habituellement les
autres femmes hébraïques. Et si l’on ajoute à cela le fait qu’Élisabeth avait été
prédestinée dès le sein de sa mère à devenir l’épouse du père du
Baptiste, je crois que, depuis cette perspective de la Providence, les portes du
temps s’ouvrent à celui qui osera les franchir.
Car il en est ainsi : Élisabeth de Jérusalem, grand-tante de
la Vierge, était la sœur aînée de la mère de la veuve de Jacob de Nazareth.
Et c’est ainsi que cela se passa ; Élisabeth se précipita à Nazareth
en compagnie de Cléophas et de son épouse, parents d’Anne, mère de Marie.
Cléophas, père de la Veuve, était donc le
beau-frère d’Élisabeth.
Cléophas épousa la petite sœur d’Élisabeth et
ils eurent Anne, sa nièce Anne, son étoile du matin, l’étoile qui illuminait les yeux
de cette Isabelle qui avait tant pleuré l’impossibilité de ne pas pouvoir avoir d’enfants.
Lorsque , Cléophas et son épouse arrivèrent à
Nazareth, le père de la Vierge reposait déjà dans sa tombe. Les habitants de Nazareth
, quant à eux, avaient repris leur vie quotidienne.
L’arrivée de ses parents et de sa tante Élisabeth
réveilla à nouveau dans les yeux de la veuve ce fleuve de larmes qui gisait
désormais endormi comme s’il était mort, et qui, exceptionnellement, remontait à la surface lorsque les
visiteurs s’arrêtaient pour la consoler. Elle ne savait pas, ne pouvait pas, ne voulait pas vivre sans son
époux.
Pour la veuve de Jacob de Nazareth, sa tante Élisabeth
était cette personne qui manque à tous les enfants chez leurs parents. On honore ses parents,
mais c’est à cette autre personne qu’on se confie tout. Il était donc logique que
ce soit à tante Élisabeth que la veuve révèle ce qui s’était passé.
Comme toujours après les petits repas.
« El Cigüeñal », la maison d’Abiud, fils de Zorobabel,
fils de Salatiel, fils de Salomon, roi et père biblique de la famille de la
Vierge, était un manoir datant de l’époque des seigneurs perses. À l’exception des greniers,
l’ensemble du bâtiment était en pierre taillée.
Là où se dresse aujourd’hui le bunker de l’Annonciation, se dressait hier
un manoir, mi-ferme, mi-forteresse.
Le salon principal du Cigüeñal de Nazareth avait
des murs ornés des armoiries les plus anciennes et les plus impressionnantes. Il y en avait de
toutes les époques, depuis l’empire de Nabuchodonosor II jusqu’à celui de
César Ier. C’est également contre l’un des murs du salon principal du Cigüeñal que les
maçons de l’époque avaient creusé une cheminée aussi grande qu’une grotte. Au coin du feu de
cette cheminée étaient assises Tita Isabel et sa nièce Ana. Cléophas et
son épouse avaient couché leurs petits-enfants.
La Veuve se mit alors en action. Si les murs
pouvaient parler, ils diraient que la Veuve prépara en un clin d’œil de la bouillie pour nourrir la moitié de
l’Afrique.
Tita Isabel trouvait toujours le moyen de mettre fin à
ces larmes torrentielles ; ce n’était pas pour rien qu’elle était sa petite fille. Bon, c’était la fille de
sa petite sœur, mais c’était comme si c’était la fille qu’elle n’avait jamais eue. Isabel
aimait sa nièce Ana plus que si elle avait été sa propre fille. C’est une façon de parler.
Mais se mettre à pleurer à chaudes larmes, sombrer dans un silence éternel, puis
repartir de plus belle, tout cela n’était pas normal.
« Qu’est-ce qui ne va pas, Anne ? » lui demande Isabel, inquiète.
« Pourquoi as-tu attendu que tes parents soient partis pour fondre en larmes
comme ça ? Nous sommes seules maintenant. Allez, dis-moi. »Élisabeth essayait de
comprendre ce qui arrivait à sa nièce.
La Veuve entrouvre les lèvres. Elle les ouvre, certes, mais elle n’
arrive jamais à former une phrase cohérente.
« Ma Marie… »
« Qu’est-ce qui arrive à ta Marie, Anne ? »
« Moi… ma Marie… »
La Veuve ne terminait jamais sa phrase. Avec le tempérament
qu’avait la femme de Zacharie, et pourtant, elle faisait preuve d’une
patience infinie envers sa nièce Anne.
« Quand tu te seras calmée, tu me raconteras tout, ma fille. »
Cela s’est passé bien plus tard.
L'ours empaillé qui occupait le coin du salon
principal du Cigüeñal aurait déjà perdu tout espoir s'il avait été vivant. Au-dessus de la
cheminée, une tête de lion originaire d'Assyrie bâillait, l'air impatient.
Isabel continue de regarder le feu tandis que la veuve
parvient à terminer le récit du vœu de sa fille aînée.
« Répète-moi ça, Anne », demande Élisabeth absorbée et
émerveillée.
« Tu vois, Tante ? Je savais bien que tu n’y croirais pas »,
et la Veuve se lance à nouveau.
À l’aube, la mère de Jean-Baptiste est enfin
au courant de l’événement qui allait changer le cours de l’histoire universelle.
« Oui, Tante, ma Marie ne retirera pas le voile
de deuil qu’elle porte pour son père tant qu’elle n’aura pas vu mon petit garçon de quelques mois marié, et bien marié.
Qu’ai-je fait, mon Dieu ? Et tu sais bien comment est ma fille; si elle était un homme, sa
parole serait la dernière chose qu’elle romprait. »
Comme la veuve connaissait bien sa fille aînée !
LA MAISON DE JOSEPH LE MENUISIER
Penchons-nous maintenant un peu sur l’histoire de Joseph,
futur époux de la Mère de Jésus.
La corporation des charpentiers de Bethléem a connu un
essor économique considérable à la suite de la naissance de Joseph. Ce n’est pas ici
le lieu d’entrer dans les détails intimes de la vie des parents de Joseph le
charpentier. Le moment venu, nous ouvrirons la porte comme on lève un voile et nous verrons
face à face la vérité de cette intimité que, pour l’instant et jusqu’alors, je laisserai en
suspens. La raison de ce choix se comprendra plus tard. Pour sortir de cette
impasse, disons qu’une incursion trop profonde dans la vie des parents de
Joseph le charpentier romprait le rythme de ce récit. Continuons donc.
Héli, le père de Joseph, a mis au
monde de nombreux enfants, filles et garçons. L’homme était au comble de
sa joie quand, un jour, ses forces l’ont également abandonné, et il est mort. Héli est mort comme meurent toutes les choses, de fatigue.
À cette époque surtout, la cause de la mort des hommes était le
travail. Ils mouraient épuisés. Il y avait les impôts, les dîmes, les intérêts.
Les travailleurs atteignaient à peine la quarantaine en bonne santé ; à cinquante ans,
ils étaient à moitié morts. À soixante ans, ils étaient déjà morts. Seuls les riches et les
tyrans atteignaient soixante-dix ans en bonne santé. Celui qui atteignait quatre-vingts ans était soit un
saint, soit un monstre. Héli, le père de Joseph, n’était
ni l’un ni l’autre. Juste un autre travailleur qui vendait chèrement sa vie face aux planches
et aux clous. Ainsi, lorsqu’il mourut, le Ciel emporta dans sa gloire un autre des
bons.
Comme on le voit, la Mort suivait les
pas de ses ennemis. N’ayant personne pour brandir l’épée contre eux, la
Mort elle-même s’abattait directement sur les deux maisons messianiques. Invisible,
silencieuse, elle frappait avec la seule arme à sa disposition : les ciseaux des
Parques. Aveugle, la Mort écrivait des pages
noires dans les familles de ses ennemis. Mais depuis la lumière de celui qui gouverne le destin de l’univers, Dieu laissait
le Serpent agir à sa guise.
Mais cessons de parler des chroniques de l’Enfer et de sa
défaite. Revenons sur la terre ferme. Il y a toujours le temps de se souvenir des ruines et
des misères.
Après la mort d’Héli, fils de Mattat de Bethléem, le
droit d’aînesse fit de Joseph un père pour ses frères et
sœurs. Ce droit n’impliquait pas l’obligation de rester célibataire jusqu’à ce que
le dernier membre de sa maison eût fondé sa propre famille. En effet, le
mariage avec la fille de Salomon – Marie était alors sa fiancée – se
rapprochait à chaque année qui passait. Joseph devait avoir une vingtaine d’années
environ lorsque son père partit pour le Paradis des justes. Marie devait
en avoir un peu moins.
C’est à cette époque que mourut le père de
Marie. Et c’est ainsi que les deux hommes qui s’étaient juré de marier leurs enfants
disparurent soudainement de la scène. Toute leur vie, ils avaient rêvé de les voir
mariés, et du jour au lendemain, un coup du destin leur arracha ce
rêve.
Que deviendrait dès lors l’avenir de ce
serment que Jacob de Nazareth et Héli de
Bethléem avaient prononcé devant Zacharie, fils d’Abias, prêtre, époux d’Élisabeth, tante de
la Veuve, grand-tante de Marie ?
Les deux étant partis, morts ceux-là mêmes qui s’étaient
engagés à unir par les liens du mariage Joseph et Marie lorsque Dieu le déciderait,
Marie et Joseph étaient libres de poursuivre leur chemin et de faire leur ou non le
serment de leurs pères. Que feraient-ils ? Comment obliger Joseph à rester célibataire
jusqu’à ce que le dernier des fils de Jacob de Nazareth se marie ?
« Mon fils, sois sage devant Dieu et ses serviteurs.
Aucune récompense ne comble davantage l’être humain que
d’aligner nos pas sur sa sagesse. Nous ne sommes rien, nous ne sommes personne lorsqu’il
s’agit de peser le pour et le contre entre satisfaire nos propres désirs ou ceux de
notre Seigneur Dieu. Place toute ta confiance en son Omniscience, dépose ta foi
dans son bras tout-puissant, qui ne rate jamais sa cible ni ne manque jamais sa pierre.
Tu connais sa volonté ; ne lui tourne pas le dos. Je m’en vais, mais Lui demeure et
reste avec toi. Il te guidera vers la victoire de nos Maisons. Son ange
écrira dans son Livre : « Dieu a dit, et cela fut ainsi », Joseph a été formé au milieu
de conseils de cette nature.
MADAME ÉLISABETH
Après la mort de Jacob de Nazareth, père de
Marie, la veuve s’est reconstruite. Soutenue par Tante Élisabeth, la Maison de la Vierge de
Nazareth a surmonté la tempête sinistre que la Veuve avait imaginée dans sa douleur lors
des funérailles de son époux.
Madame Élisabeth, issue de la
noblesse de Jérusalem, experte dans le monde des affaires et du droit
juif, prit tout en main, remua ciel et terre, et ne quitta pas Nazareth
tant que tout ne fut pas si solidement remis sur pied qu’on aurait dit que Jacob n’était jamais
parti.
Aussi rusée qu’on puisse l’être, disposant de moyens financiers
suffisants pour mettre des bâtons dans les roues aux frères de Jacob qui auraient
pu proposer à la Veuve de lui racheter ses terres, Tante Élisabeth a conservé
pour la fille de Salomon, sa petite-nièce, jusqu’au dernier acre.
Grâce à Tante Élisabeth, la veuve ne vendit pas un seul
figuier. Tante Élisabeth était là pour embaucher des ouvriers à l’arrivée des
récoltes, pour signer les contrats, pour payer les ouvriers, pour encaisser l’
argent des ventes, et surtout pour prendre sa nièce Juana sous son aile et
lui enseigner de A à Z l’abécédaire des
affaires.
Il arriva donc que Jeanne, qui suivait Marie,
accompagna sa grande sœur lors du vœu. Mais Jeanne, contrairement à Marie,
qui était douée pour la couture, a hérité du caractère bien trempé de son défunt
père ; elle ne se lasse ni d’apprendre de sa Tante Élisabeth comment mener les
hommes par le bout du nez, ni de se frayer un chemin dans le monde des contrats ; elle ne se lasse pas non plus de travailler
aux champs à la tête des journaliers qui travaillent pour sa maison. Beaucoup
pariaient que dès le départ de Madame Élisabeth, la jeune fille s’effondrerait et que,
tôt ou tard, la veuve serait contrainte de vendre.
« Ma fille, ne fais pas attention à eux », conseilla Tante Élisabeth à sa petite-nièce Jeanne. « Les hommes nous regardent comme si la Sagesse n’
était pas notre sœur. Parce qu’ils la prennent pour épouse, ils croient que la Sagesse nous
tourne le dos. Toi, n’en fais pas cas, ma fille. Et si le soleil tapait fort et que la récolte était
mauvaise, je te l’achèterai en entier au prix d’une récolte d’or. C’est très
simple, ma fille. Tiens toujours parole ; si tu t’es mise d’accord sur plus pour ce
qui s’est avéré valoir moins par la suite, tiens ta parole ; tu as dit tant, tu paies tant.
Il en va de même quand ce sont eux qui se trompent à ton égard. Tu t’es mise d’accord sur tant, tu
perçois tant… »
Avec le temps, la plus jeune des Vierges de
Nazareth apprit à parler aux hommes qu’elle engageait elle-même comme si la
jeune fille était une adulte.
Jamais les terres du clan des fils de David
de Nazareth n’avaient été aussi fertiles que durant ces années qui suivirent les
grandes sécheresses.
Et jamais non plus les jeunes maîtres du Nid de la Cigogne, la grande
maison sur la colline, n’avaient été aussi bien habillés.
Madame Élisabeth, comme toute fille d’Aaron, était une
maîtresse dans l’art de tisser des manteaux sans couture. C’était le manteau des membres
du Sanhédrin. Épouse d’un grand seigneur du Sanhédrin, Élisabeth pouvait assurer à sa
petite-nièce Marie que son atelier de couture serait le plus rentable de tout le royaume
.
« Mais Tante, lui dit Marie, je ne peux pas quitter
la maison de ma mère. »
« Ma fille, n’en parle même pas », lui répond la Tante
Élisabeth.
Le fait qu’on l’appelle « Tante », alors qu’elle était la grand-tante,
était dû au caractère d’Isabel elle-même. Elle se sentait vieille
quand on l’appelait « mamie ».
C’est ainsi qu’entre ses petites-nièces Jeanne et Marie,
Mme Élisabeth vit le temps s’écouler. Si elle enseigna à sa Juanita
tous les secrets des affaires et engagea en son nom un contremaître pour l’
aider en tout, et lui mit dans la tête que depuis Jérusalem, elle suivrait ses
faits et gestes au quotidien, et que, par Dieu, elle préférerait monter au ciel plutôt que de voir
un autre malheur s’abattre sur ses petites-filles ; si elle avait placé sa petite-nièce Jeanne à la
tête des champs, elle avait assise sa « petite-fille » Marie à ses côtés, et ne l’avait pas éloignée de
son côté jusqu’à ce que sa petite-nièce apprenne, de la main d’une experte en
travaux sacrés, les secrets les plus cachés de la coupe et de la confection d’un
vêtement sans couture. La Jeune Fille, qui était déjà une artiste en soi, car elle tenait cela de sa propre
mère, lorsqu’elle fit ses adieux à « la petite grand-mère », avait non seulement
hérité de l’un des mystères les plus jalousement gardés par les filles d’Aaron,
mais elle ouvrit en outre son propre atelier de couture à Nazareth.
C’est de l’atelier de coupe et de confection de la Vierge de
Nazareth que partirent pour Jérusalem certains des manteaux sans couture, fierté de la
caste des princes de la Ville Sainte. Des manteaux pour lesquels on payait en or
sonnant et trébuchant. On n’en avait qu’un seul, et il était pour toute une vie.
« Mais Tante, où trouverai-je l’argent pour les
soies et pour les fils d’or ? », lui demanda-t-elle un jour.
— Ne t’inquiète pas pour un rien, ma fille », lui
répondit Madame Elisabeth. « Quand je te passerai commande, je t’enverrai des soies pour
que tu habilles toutes tes sœurs, et un sac de fils pour que tu fasses à ton
frère une tresse aux cheveux d’argent. Si le Seigneur ne m’a pas donné d’enfants, c’est
pour une raison. Que croient donc les hommes ? Pour le fils de Natthan, tout. Ma fille,
on a offert à ton Joseph un poulain ibérique que même un général
romain voudrait pour lui-même. Avec lui, avec ton Joseph, ils baissent leur garde et ton Fiancé ressemble déjà à un prince
parmi les mendiants. Qui va m’empêcher d’offrir à la fille de Salomon la
Lune et les étoiles enveloppées de soie et nouées avec des fils d’or ? »
Et il en fut ainsi. En effet, la façon dont les
filles de Jacob de Nazareth se sont habillées a suscité l’admiration de tous les membres du clan de
David de Galilée. Au moment de les marier, on devine bien la dot que
la Veuve souhaitait pour Esther et Ruth, les jumelles.
« Une dot ? Qui a parlé d’argent ici ? L’aimes-tu,
ma fille ? », telle était la réponse de la Veuve aux prétendants de ses filles.
Ils se trompaient, et comment !
Acheter une fille à la Veuve ?
Impossible.
Le meilleur parti de toute la région ?
Aucun.
Les champs de la Fille de Jacob donnaient un rendement de cent
pour cent. De l’atelier de la Vierge de Nazareth sortaient les vêtements les plus
beaux, les plus jolis et les moins chers de la région. Et le petit dernier de la maison ? Cléophas, le
benjamin de la famille ! Il ne lui manquait que le diadème pour rivaliser avec les fils d’
Hérode au rang des vauriens. Ainsi, quiconque souhaitait épouser l’une de ses filles n’avait pas à venir voir la Veuve
de Jacob pour parler d’argent. C’était son cœur qu’il fallait mettre sur la
table, grand ouvert, ouvert comme une pleine lune, nu comme le soleil
d’un quarante de mai. Et ensuite, que le Ciel en décide comme il le voudra.
MADAME MARIE
À la mort de ses grands-parents, Cléophas et son épouse,
Marie de Salomon hérita de la maison de sa mère dans la Ville Sainte. Nous parlons de la
maison de l’héritière d’un docteur de la Loi qui eut pour parrain dans sa carrière
bureaucratique le chef du groupe d’influence le plus puissant à la cour naissante
du roi Hérode. Nous parlons d’une maison cossue.
Nous parlons d’une Dame, Madame Marie de
Nazareth, fille d’Anne, fille de Cléophas, beau-frère de Zacharie, fils d’Abias –Abtalion selon l’historiographie officielle. Nous parlons d’une
Marie… membre légitime de l’aristocratie sacerdotale juive du côté de
sa mère. (Dans cette première partie de l’Histoire, nous n’aborderons pas la vie de la
maison de Cléophas, père de la mère de la Vierge. Dans la deuxième partie, nous aborderons le sujet,
nous demanderons la permission et nous verrons alors, avec les yeux de l’esprit, ce que je veux dire
lorsque j’affirme que Cléophas, père de la veuve, appartenait au groupe aristocratique
juif qui, sans être hérodien, était le plus influent à la cour du roi Hérode.
Pour l’instant, qu’il suffise de la confiance nécessaire pour ériger, sur le roc de notre foi,
les piliers sur lesquels repose l’édifice de cette Histoire).
Sans aller plus loin, nous voyons le « Seigneur » Jésus, dans le
prélude de la Cène, envoyer l’un de ses disciples annoncer à l’un de
ses serviteurs sa venue. L’homme ne proteste pas ; et il ne proteste pas parce qu’il connaît le
messager, il sait qui est le « seigneur » qui le presse de tout avoir
prêt pour la « Cène ».
La légende de Jésus le Charpentier, disons-le franchement,
trouve son origine dans la mentalité des petits villages. Le titre local du
père se transmet au fils. Le père était charpentier, le fils « le Charpentier » toute sa
vie, même s’il en vient à posséder plus de fanegas qu’un marquis ; son père était le
charpentier et son fils restera le fils du charpentier jusqu’à sa mort.
C'est vrai, continuons à tout dire : Joseph est arrivé à
Nazareth en suivant la route des nomades. L'homme s'est installé dans le village, il
a loué à la Veuve un lopin de terre pour y planter sa tente. Il a monté son atelier.
José a fini par apprécier l’ambiance – c’est ce qu’il disait à qui voulait l’entendre – et a fini par
tomber amoureux de l’héritière de la veuve. À l’époque, la Vierge était propriétaire de
figuiers, de vignes, d’oliveraies, de terres fertiles, de bétail, et elle était également
propriétaire d’un atelier de confection et de couture en plein essor grâce à la vague
nationaliste.
Jusqu’alors, les costumes traditionnels devaient être
commandés dans un atelier de Judée. Les Juives, surtout celles de Jérusalem,
avaient jalousement conservé le secret de la confection des robes de
mariée et des tenues pour les fêtes nationales. C’est alors que la Vierge de Nazareth est venue ouvrir
son propre atelier de confection et de couture.
Dans ces circonstances, la création de l’
atelier de la Vierge de Nazareth a, en vérité, connu un succès immédiat. Grâce aux
liens de parenté que sa famille entretenait dans toute la Galilée, la
publicité nécessaire, sans qu’Elle ait eu à attendre que les choses se fassent d’elles-mêmes, s’est répandue
comme une traînée de poudre. Il suffisait de regarder comment s’habillaient ses sœurs.
Et puis, il y avait le prix : la Vierge de Nazareth était une sainte ; si vous n’aviez pas d’argent,
vous pouviez la payer quand les choses iraient mieux. Elle adaptait le prix à votre situation
et ne vous envoyait jamais l’homme en frac pour réclamer votre dû. Une véritable
sainte. Bien sûr, quand son mariage avec le Charpentier fut annoncé, tout le monde
en resta bouche bée.
La Vierge se marie !?
En réalité, Joseph et Marie ont d’abord attendu que
Cléophas se marie.
Le benjamin de la famille épousa Marie de
Canaan, issue elle aussi du clan davidique. Un an plus tard, Cléophas et Marie de Canaan mirent
Jacques au monde. (Ce Jacques allait devenir le premier évêque de Jérusalem.
L’Histoire le connaît sous le nom de Jacques le Juste, frère du Seigneur, l’un d’entre eux, et
qui fut ensuite assassiné par ses propres frères de sang. Le destin des
frères de Jésus fait partie de l’histoire du christianisme. Une promenade dans les
souvenirs de la fascinante aventure des premiers chrétiens, je suis désolé de le dire,
dépasse le cadre de ce récit. Le fait est que le sort des frères de
Jésus fut scellé la nuit du massacre des Saints Innocents. Les neveux de Joseph n’ont-ils pas été
écrasés sous les pieds de la Fortune ? La Bête
poursuivait l’Enfant, et dans son impuissance à le trouver, elle déversa du feu par les
yeux contre tous ses proches. Combien de neveux a-t-on tué en une seule
nuit à Joseph ? Combien d’enfants de Cléophas emporterait-on ? Comme je l’ai dit, à l’avenir,
si Dieu le veut, nous aborderons la tragédie des célèbres frères de Jésus,
fils de Cléophas et de Marie, la femme de Cléophas. Eh bien, l’année suivante, après la naissance de
Jacques le Juste, Cléophas et Marie de Canaan — Marie de Cléophas dans le Nouveau
Testament —, ils firent venir Joseph. Et ils continuèrent à lui amener des cousins et des cousines de Jésus.
LE NOMADE
Parmi tous les enfants de Nazareth, aucun n’a autant apprécié
Joseph que Cléophas. Et ce, dès le jour même où Joseph est arrivé à
Nazareth. Ce n’est pas un mensonge de dire que Joseph a fait une entrée spectaculaire à Nazareth.
Son cheval ibérique, noir comme la nuit, et ses trois chiens assyriens chasseurs de
lions, rompaient avec brio la monotonie. Puis il y avait le cavalier : un géant sur son
Bucéphale, fils de Pégase, le cheval des super-anges ; les cheveux ni longs ni
courts, à la ceinture l’épée même de Goliath.
Et l’étranger disait qu’il était un nomade en
quête d’aventure à travers les provinces du royaume.
Les Nazaréens le regardaient
et n’en croyaient pas leurs yeux. Un nomade comme les autres, à l’aventure sur
ces chemins de Dieu, à dos d’un poulain de cette race, beau comme le cheval
d’un archange en pleine bataille, gardé par trois bêtes féroces, belles comme
des chérubins et redoutables comme des dragons ?
Ce géant était un pur mystère. Ses traits
psychologiques et physiques ne correspondaient pas à l’image populaire du nomade sans
patrie, toujours ivre, toujours querelleur, plutôt maigre, le nez
rouge comme du vin, le cerveau brûlé par le soleil et le froid. Non, monsieur, ce
nomade n’était pas comme les autres. Les nomades se déplaçaient à dos d’âne, au mieux sur de vieilles juments,
accompagnés de punaises, de puces et de chiens errants. Non, monsieur, ce Joseph était un pur
mystère.
Avec ou sans secret, le fait est que Cléophas,
le petit frère de la Vierge, s’est tellement attaché à ce nomade
né à Bethléem qu’il a fini par passer plus de temps dans l’atelier du Charpentier que dans sa
propre maison.
Mais je sais que ce que ce
garçon désirait par-dessus tout, c’était réaliser son rêve : monter sur le cheval de Joseph et trotter
à travers les collines en soulevant de la poussière d’étoiles dans les yeux de sa princesse bleue.
Des histoires de gamins !
Et c’est justement ce qui finit par arriver. C’est
ce qui s’est passé. Toutes les sœurs de Cléophas se marièrent. À l’exception de ses deux sœurs
aînées, Marie et Jeanne, qui étaient restées vierges depuis la mort de leur père.
C’est la vérité, toutes ses sœurs s’étaient déjà mariées, avaient fondé une famille et
avaient des enfants. Lui, Cléophas, était le seul des fils de Jacob de Nazareth
à vivre encore chez sa mère.
Vu de l’extérieur, pour les gens de l’extérieur, Cléophas était le
jeune maître du village, l’enfant chéri de ses sœurs, les Vierges. Alors que
tous les garçons s’affairaient aux travaux des champs, le petit maître Cléophas
menait la vie d’un prince sans savoir ce qu’étaient la faucille et la faux. Ainsi, s’il passait ses journées à la menuiserie de
Joseph, ce n’était pas parce qu’il avait besoin de gagner son pain. Loin de là. S’il avait décidé de
devenir son apprenti, ce n’était pas parce que le frère de la Vierge devait apprendre
un métier. Ce qui tenait vraiment à cœur à Cléophas, c’était de gravir les échelons aux
yeux du menuisier, de gagner sa confiance et d’obtenir sa permission de faire
le grand saut, de monter sur le dos de ce cheval ibérique et de s’offrir le plaisir de voir
le monde à dos de cette créature magique.
Et c’est ainsi que cela s’est passé. Cléophas est passé d’enfant de chœur à moine, et
il parcourait son monde de fête en fête à dos du merveilleux cheval de
son patron. Les habitants du village voyaient d’un mauvais œil que le Charpentier laisse
tant de liberté à ce garçon. Un cheval comme celui-là ne se prête pas à ça, et encore moins, pour ainsi
dire, à un enfant.
La réponse de Joseph aux soupçons de ses
nouveaux voisins fut de prêter à son apprenti, en plus de son cheval, deux de « ses
chiots ». Chaque fois qu’il envoyait son assistant et apprenti menuisier dans un
village voisin, José lui donnait pour compagnons de voyage deux de ses chiots,
deux chiens en voie d’extinction que ses parrains
babyloniens lui avaient offerts autrefois.
Cléophas commence par se rendre au village
voisin à cheval, bien sûr. Et il finit par considérer le cheval de son patron comme
le sien lorsque, à l’occasion d’une fête locale, une fête des vendanges par
exemple, ses sœurs mariées réclament sa présence. C’est ainsi que Cléophas
fit la connaissance de Marie de Canaan, la future mère de ses enfants… les célèbres frères
et sœurs de Jésus.
Cléophas et son épouse se sont rencontrés, se sont mariés, puis se sont
installés dans la maison de la Fille de Jacob, où ils ont eu leurs enfants.
Disons-le franchement, la Menuiserie du Nomade n’était pas
une multinationale du meuble et n’avait pas vocation à devenir leader du secteur, mais pour
Cléophas, Joseph était le meilleur. Amoureux et père de ses enfants, l’atelier de son
patron était tout ce qu’il avait, et Cléophas était prêt à se donner à fond plutôt
que de le voir sombrer. De toute façon, son patron était un homme étrange. Il ne manquait
jamais d’argent. Qu’il vende ou non, il gagnait toujours sa vie. Il ne
l’accablait pas non plus avec ses problèmes. Jamais ! En réalité, le seul problème que
Joseph avait, c’était de ne pas avoir de femme. On ne lui connaissait d’ailleurs aucun prétendant. Non, ce n’était pas par manque de
femmes. Non. C’était lui, Joseph. Il n’avait pas de femme parce que Dieu ne la lui avait
pas encore donnée. Et José le disait avec le mystère de celui qui détient un secret
inavouable.
« Dieu pourvoira, mon frère, Dieu pourvoira… », répondait
Joseph au jeune homme.
Peu après la naissance de Joseph, son neveu, le deuxième des
enfants de son jeune frère Cléophas, la Vierge Marie de Nazareth met fin à son
deuil suite au décès de son père.
La Vierge a triomphé. Elle a fait un vœu et l’a
tenu. Elle est désormais libre de se marier ; et en se mariant, elle tiendra le serment que son
père avait fait au Seigneur et qu’il n’a pas pu tenir parce que la Mort s’est mise en travers de son
chemin.
Devant des témoins sacrés, Jacob de
Nazareth avait autrefois juré, au-dessus du berceau de sa fille aînée Marie, héritière légitime du roi
Salomon, qu’il nedonnerait sa fille en mariage qu’au fils d’Héli, fils de Rhesa, fils de Zorobabel,
fils de Nathan, le prophète, fils du roi David.
Peu après la naissance du deuxième fils de
Cléophas, Joseph le charpentier demanda la main de sa fille Marie à la veuve de
Jacob. La Veuve accepta la demande, et peu après, les documents du
contrat de mariage furent signés entre Marie, fille de Jacob, fille de Mattan, fille d’Abihoud,
fille de Zorobabel, fille de Salomon, fille de David, roi, et Joseph, fils d’Héli,
fils de Rhesa, fils de Zorobabel, fils de Nathan, fils de David, prophète.
La nouvelle du mariage de Joseph le charpentier et de
Marie la Vierge fit sensation à Nazareth.
« La Vierge se marie. »
« Avec le charpentier ? Je m’en doutais. »
La mariée faisait un parti exceptionnel. Propriétaire de la maison
sur la colline, propriétaire des meilleures terres de la région, fondatrice de l’
atelier de couture et de confection de Nazareth qui vendait les robes de mariée les plus
raffinées, les plus belles et les moins chères de la région.
Qui était le marié ? Un inconnu de Bethléem, un
nomade en quête d’aventure qui avait trouvé ce qu’il cherchait. Qui aurait pu imaginer
que là où tant de bons partis avaient échoué, un étranger sans
avenir allait triompher !
Ainsi, si du côté de sa mère, notre Jésus est l’
héritier de Cléophas de Jérusalem, docteur de la Loi, son grand-père, et si du côté de
sa mère lui appartiennent également toutes les propriétés de son grand-père Jacob de Nazareth,
nous parlons alors d’un jeune homme riche nommé Jésus de
Nazareth. Ou bien croyez-vous que celui qui a demandé au jeune homme riche de tout quitter pour
le suivre n’ait pas lui-même accompli cet acte de renoncement et abandonné tous ses
biens ?
Fils de ses parents, pendant son règne, notre
Jésus a élevé la situation économique de sa famille à son apogée de confort et de
prospérité. Pendant les jours où il fut à la tête de la maison de sa Mère, les
caves se remplirent d’excellents vins, les entrepôts débordèrent de blé,
d’huile, d’olives de table, de figues, de grenades, de lait, de viande et de poissons qu’on lui apportait
de la mer de Galilée jusqu’à sa maison, quand notre Jésus n’allait pas lui-même les chercher
. Les vins des vignobles de Jésus de Nazareth se vendaient dans toute
la Galilée ; peu abondants mais excellents, les meilleurs. Ils réjouissent le cœur sans jamais rendre
agressif ; le lendemain, on se réveille l’esprit clair, l’âme vivante.
« Vin de Nazareth, vin de Bacchus », disaient les Romains de la garnison de
Séphoris, située à deux heures de là.
Les grands-parents maternels de sa Mère, Élisabeth et Zacharie, ont légué à la fille d’Anne, la veuve de Jacob de
Nazareth, père de Marie, leurs biens, à Jérusalem et en dehors de Jérusalem.
L’héritier naturel de Zacharie et d’Élisabeth était Jean.
Avant la naissance de Jean-Baptiste, comme ils ne s’attendaient pas à avoir d’enfants, Élisabeth et
Zacharie léguèrent tout ce qu’ils possédaient à la mère de Marie. Ce testament ne
fut jamais révoqué en raison de la mort violente de Zacharie et de la disparition d’
Élisabeth et de Jean dans les grottes de la mer Morte.
Ainsi, dans la Jérusalem des richesses, le jeune
Nazaréen était connu comme on connaît un mystère. En réalité, personne ne savait qui
il était. Sur un point, tout le monde semblait d’accord : ce Jésus de
Nazareth, le fils de Madame Marie, était un jeune homme d’une prudence et d’une
sagesse supérieures à ce qu’on attend normalement d’un homme de son âge. Il gérait
l’argent, mais le pouvoir ne l’intéressait pas. Il était habitué à commander et à être
servi, et pourtant il restait célibataire. Il était cultivé, parlait les langues de l’
empire ; pensez-vous qu’on lui ait fourni un interprète pour s’entretenir avec Pilate ? Il savait
écrire et avait un don pour les affaires. Sa mère était le point faible du
jeune Nazaréen. Mais à qui ne pardonne-t-on pas cela ?
MARIAGE ET NAISSANCE DE L'ENFANT
Marie et Joseph se sont fiancés. La règle générale
voulait que le père du fiancé aille discuter avec les parents de la fiancée du souhait
de son fils d’épouser celle-ci. On discutait de la dot et on concluait l’
accord. Dans le cas de Joseph et Marie, c’est Joseph lui-même qui s’est entretenu avec la mère
de la fiancée pour lui demander la main de sa fille. La mère de la fiancée a accepté et le
contrat de mariage a été signé.
À cette époque, la tradition imposait une année de
fiançailles entre la signature du contrat et le jour du mariage. Au bout d’un an, ils pouvaient
se marier. Pendant cette année de fiançailles, cependant, les fiancés étaient tenus de
respecter la loi sur l’adultère. C’était la norme, mais en aucun cas une loi sacrée.
Moïse n’avait donné aucun précepte concernant l’interdiction de se marier
immédiatement après la signature du contrat de mariage. C’étaient les
Juifs eux-mêmes qui s’étaient imposé cette année d’attente.
On ne sait pas s’ils reprochaient à Dieu d’avoir été si
indulgent, mais le fait est que, non contents de la montagne de lois qu’Il leur avait dictées,
ils se sont chargés d’une autre montagne de prescriptions, de lois,
de traditions, de commandements, de règles canoniques et on ne sait combien d’autres obligations encore.
Ainsi, s’agissant de « vraies » lois, personne ne s’en offusquait si jamais
les démarches étaient accélérées par… la faiblesse de la chair ? L’enfant naissait
à sept mois. Mais bon, ce n’est pas non plus une raison pour faire tout un scandale. Un mariage en bonne et due forme ne guérit-il pas
le péché ? Bien sûr que oui !
Le revers de la médaille, c’est que, même si ce n’était pas une loi, la faiblesse
de la chair pouvait se payer de sa vie si le péché n’avait pas été commis
par le marié. Dans ce cas, tout le poids de la loi sur l’adultère retombait
sur la mariée. Jugée pour adultère, elle payait sa faiblesse par la peine de mort…
par lapidation publique.
Pour bien d’autres raisons, un contrat de mariage
pouvait être rompu. Ce n’était pas courant, mais il y avait des cas. Incompatibilité de
caractères, par exemple. On se rendait l’argent et chacun repartait de son
côté.
Dans le cas le plus courant, une grossesse pendant l’année d’
attente, on n’en faisait pas tout un plat non plus. Ce sont des jeunes, mais que le
petit-fils soit le bienvenu ! Quelle faute ont commis ces jeunes gens ? Banquet de mariage, fête en
grande pompe, on passe l’éponge, l’enfant naîtra à sept mois. Et alors ? Gloire
bénie. Tout ce qui commence bien finit bien, c’est ce qui compte.
Le cas de la Vierge était d’une autre nature. Un
jour – leur confia-t-elle aux apôtres –, l’ange de Dieu lui apparut, et le
lendemain, elle était déjà en état de grâce. Les apôtres le racontèrent à leurs
successeurs, ceux-ci aux leurs, et ainsi la Confession de la Vierge se transmet de bouche à
bouche.
Concevoir par l’œuvre et la grâce du Saint-Esprit, c’est
si facile à dire.
« Je suis dans un état de grâce par l’œuvre et la grâce du
Saint-Esprit ! », dut se confesser la Vierge à elle-même un de ces jours-là.
Personne ne croira que la Vierge s’est mise à courir de
joie en criant à tout le monde le récit de l’Annonciation. Ce n’est pas quelque chose qui
arrive tous les jours. En effet, dans toute l’histoire universelle, l’
humanité n’a jamais connu un événement semblable. Le cas le plus proche d’une « conception
surnaturelle » de nature naturelle dont nous parlent les Évangiles se trouve dans
le monde des mythologies. La mère d’Alexandre le Grand allait partout
déclarantouvertement qu’elle avait eu son
fils avec l’un des dieux du monde classique. Que ce soit par respect pour sa mère ou
par fierté, son fils a gardé son origine semi-divine. Pour autant que je m’en souvienne, c’est le cas
le plus proche de celui que la Vierge a mis sur la table au fil des siècles.
Eh bien, pourquoi pas ? Le Dieu des Hébreux avait
accompli de nombreux actes extraordinaires depuis l’époque de Moïse jusqu’à celle de Marie.
Les Écritures prophétiques annonçaient depuis des siècles la conception d’un enfant
né d’une vierge :« Emmanuel , Dieu
avec nous ». En tant qu’exemple de fantaisie poussée à son paroxysme d’
imagination et de génie, le fait que le Dieu qui a créé les cieux et la terre puisse
accomplir un acte de cette nature est à la hauteur de l’image que l’on se fait de sa
nature se sont faits les enfants d’Adam et Ève. Pourquoi l’un des
attributs accordés au Dieu de Moïse –toute-puissance,
omnipotence, omniscience – ne serait-il pas capable de mettre en scène un événement aussi
incroyable ?
Bon, Marie, maintenant file vite l’expliquer à
ta mère. File vite, va chercher ton mari, dis-lui que tu es la Vierge qui devait
concevoir ce Fils « né pour porter sur ses épaules le manteau de la
souveraineté, et être appelé Prince merveilleux, Dieu puissant, Père éternel ».
Bon sang, quelle chance !
Et maintenant, assieds-toi, attends et aie confiance que ton mari
te dira « Alléluia, Amen, Alléluia », qu’il sautera de joie, te soulèvera dans ses bras
et te couvrira de baisers.
Tu n’en as pas encore assez ? Eh bien, va donc
le raconter à ta sœur de cœur, et sache que ta sœur Jeanne t’aime plus que
le Jourdain, plus que la mer des Miracles, plus que les montagnes de Galilée.
Allez, Marie, va, cours et dis-le-lui.
Je dis cela parce que – quelle que soit l’opinion de
tout le monde – les semaines ont passé et ce qui devait arriver est arrivé. La Vierge
a commencé à avoir d’étranges vertiges ; elle perdait et reprenait connaissance. Était-ce l’émotion ?
Était-ce la chaleur ? Non, ma chère, ce sont les symptômes typiques des femmes enceintes.
Pour n’importe quelle autre femme au monde, ses voisines
auraient pu s’attendre à ce qu’un homme solide comme un roc, tel Joseph le
Charpentier, ait conquis avant le mariage la forteresse de la vertu de
la mariée. Pour n’importe quelle autre femme, bien sûr, mais pour la Vierge Marie
… cela ne leur passait même pas par la tête, à ses voisines.
Le fait est que, même si cela leur avait traversé l’esprit, elles ont dû se rendre à
l’évidence.
« Que le Seigneur vous le donne en bonne santé, mon fils », c’est par ces
mots et d’autres similaires que les voisins félicitèrent le marié, un
Joseph qui ne comprenait pas où ils voulaient en venir. À vrai dire, il ne comprenait pas. L’homme
croyait qu’on lui adressait des vœux de bonheur anticipés.
« Que ce soit un garçon, et que le Seigneur vous le donne en bonne santé, monsieur
José », continuaient à le taquiner les voisines. Monsieur José ne comprenait toujours pas.
C’est la vérité : quelques semaines après l’Annonciation, la
mariée commença à présenter les symptômes classiques des femmes enceintes. Des vertiges
inattendus, des bouffées de chaleur inexplicables. Comme il s’agit de choses incontrôlables, la Vierge
ne pouvait s’empêcher d’être prise au dépourvu. Cependant, la dernière chose qu’elle pouvait faire était de
s’enfermer, de se cacher. Elle devait continuer à vivre ; continuer à mener sa vie était
la meilleure façon de ne ni confirmer ni infirmer les rumeurs de ses voisines. Du moins
jusqu’à ce qu’elle se décide à dire la vérité à sa mère.
La mère de la Vierge mit du temps à comprendre ce qui se passait.
Elle fut, à l’exception de Joseph, la dernière personne à avoir vent de la rumeur qui commençait à
scandaliser ses voisines.
Aux yeux de la Veuve, la chasteté immaculée de
sa fille restait aussi inaccessible aux passions humaines qu’elle l’avait été
avant ses fiançailles. À l’exception de l’accès plus libre du fiancé à la maison de
la fiancée, et de cette liberté subordonnée à la présence nécessaire d’un membre de la famille
de la fiancée entre elle et le fiancé, sa fille Marie continuait à mener sa vie telle
quelle, cette vie qui avait valu à la Vierge de Nazareth sa renommée d’un bout à l’
autre de la Galilée. Comment soupçonner quoi que ce soit de mal chez sa fille !
« Que le Seigneur te donne le plus beau petit-fils du
monde », taquinaient les voisines de la veuve.
« Ta Marie mérite tout ; pourvu que l’enfant
ressemble à son grand-père Jacob, qu’il repose en paix », au cas où la veuve ne l’aurait pas
compris, elles continuaient à la taquiner.
La veuve était originaire de Jérusalem, elle avait grandi dans un autre
milieu. Mais elle n’était pas dupe. S’il ne s’était pas agi de sa fille, la veuve aurait
parie un œil qu’une telle femme était enceinte depuis tant et
tant de semaines. Le problème, c’est qu’elle ne pouvait se faire à l’idée que
sa Marie puisse être enceinte.
La foi et la confiance que la veuve avait en sa fille
aînée étaient si grandes qu’elles lui aveuglaient l’esprit. Dieu merci, la veuve
a vu la lumière avant José. Finalement, la veuve a dû
l’admettre, bien que sa fille ne le lui ait ni confirmé ni nié.
« Qu’est-ce qui t’arrive, ma fille ? », lui demande la mère.
« Rien. C’est la chaleur, maman », répond la fille.
Le dilemme de la veuve commença lorsque les voisines
se mirent à parler de choses graves… d’adultère. Elles ne le lui dirent pas en face,
mais entre femmes et voisines, on le sait bien, les mots ne manquent pas. La veuve
commença donc à prendre peur.
« Ma María est en état de grâce. Comment est-ce
possible ? », finit par avouer la veuve.
Et sa fille chérie, sans ni le confirmer ni le nier.
Désespérée par le silence de sa fille, elle va voir son gendre, pour qu’il
réponde à cette simple question : fallait-il avancer la date du mariage ?
Et c’est ce qu’elle fit. La Veuve alla chercher « son fils »
José. Aborder le sujet avec José allait lui coûter beaucoup d’efforts. Comme elle ne savait pas
dans quelle situation il se trouvait, ni quel était son rôle dans l’histoire, la Veuve
se dit qu’elle devait amener José à aborder le sujet sans lui révéler le cœur du
problème. Une situation bien étrange. Il fallait bien l’aborder, mais le problème était
de le faire sans s’éloigner du sujet. Rusée comme elle l’était, sans
le lui dire ouvertement, la Veuve allait lui expliquer en toutes lettres ce qu’il en était : sa femme
était enceinte, que devait-il répondre, lui, le futur marié ?
Après avoir longtemps tourné autour du pot, la
Veuve comprit que soit José jouait merveilleusement bien les idiots, un trait de caractère qu’
elle ne connaissait pas chez son saint gendre, soit José ne savait tout simplement rien
du tout et ne comprenait pas de quoi lui parlait sa belle-mère.
Joseph la regardait avec un air si innocent,
dépourvu de toute culpabilité, que la Veuve commença à ne plus savoir où elle en était. L’espace d’un instant, elle
eut l’impression que la terre s’ouvrait sous ses pieds et elle ne savait pas
ce qu’il valait mieux faire : lutter ou se laisser engloutir. Même son âme frissonnait de froid
sous l’effet du tremblement qui s’insinuait dans ses os à mesure que la vérité
lui pesait de plus en plus lourdement. Son gendre ne savait absolument rien
et elle savait seulement qu’elle devait sortir de cet enfer, qu’elle devait parler à
sa fille et lui demander, pour l’amour de Dieu, ce qui se passait.
Que se passait-il ?
Il s’était passé quelque chose d’incroyable, quelque chose
d’impossible à raconter. Des générations entières et les siècles eux-mêmes allaient
se scinder en deux, comme se divise le courant d’une mer qui rencontre sur son lit
une gigantesque pierre angulaire. Et sa fille, incapable de trouver le moyen de lui
raconter l’histoire de l’Annonciation.
Marie ne trouve pas le moment opportun. Enfin, un moment
à proprement parler, cela s’offrait bien à elle. Sa mère et elle avaient l’habitude de s’asseoir ensemble pour
coudre. Pendant ce temps-là, elles parlaient et parlaient. Elles parlaient de tout et de rien. Ou
elles restaient simplement en silence.
Dans ce silence qui, ces derniers jours,
s’était installé entre la mère et la fille, battaient deux cœurs sur le point d’éclater en
mille morceaux. La mère veut demander à sa fille : « Es-tu enceinte, ma fille ? »,
et ne trouve pas comment s’y prendre. La fille veut lui répondre par un « Oui, ma mère », un
« Oui » merveilleux, divin, et ne trouvait pas le moment opportun.
Le fait est que l’Enfant grandissait en elle,
que les signes de son état devenaient chaque jour plus évidents,
que si Joseph l’apprenait par la bouche des voisins… Elle ne voulait même pas y penser.
Elle avait besoin de révéler la vérité à sa mère. Sa
mère était la seule personne au monde à qui elle pouvait confier un mystère
aussi grand. Elle devait le faire, mais comme elle ne trouvait pas comment s’y prendre, le moment
ne venait jamais.
Il arriva donc que la mère et la fille s’assirent,
un de ces jours-là, face à face. Les deux femmes savaient que le
moment était venu, que c’était le moment. La Vierge fut la première à prendre la parole.
« Maman, crois-tu que Dieu puisse tout faire ? »,
s'exclama-t-elle avec toute sa tendresse.
« Ma fille », soupira la veuve, qui ne souhaitait qu’aller
droit au but : « Es-tu enceinte, ma fille ? », mais les mots ne lui venaient pas.
« Je le sais bien, maman. Tu vas me dire : Dieu est notre
Seigneur, comment pourrions-nous mesurer la force de son bras ? Et je suis, ma chère maman, la
première à répéter tes paroles. Mais ce que je veux dire, c’est : sa puissance s’arrête-t-elle là où
commencent les limites de notre imagination, ou est-ce précisément de l’autre côté
que commence sa gloire ? »
« Que veux-tu me dire, ma fille, je ne te
comprends pas », prise dans une direction différente de celle qu’elle mourait d’envie d’emprunter,
la mère de la Vierge tente de maîtriser les battements de son cœur,
« Moi non plus, je ne sais pas très bien comment arriver là où je veux
ni ce que je veux dire. Aie de la patience avec moi, mère. D’ici, nous irons
au Ciel et, de là-haut, les choses de la Terre ne nous affecteront plus ; il nous
reste donc à essayer de découvrir la nature du Dieu qui nous a appelées à rêver
du Ciel tant que nous sommes ici sur Terre. N’est-il pas vrai que Dieu peut
transformer les pierres en enfants d’Abraham ? Mais ce que je me demande, c’est si,
en parlant ainsi, ce que le prophète a voulu nous faire comprendre, c’est que nous avons
la tête aussi dure qu’une pierre. Une pierre peut-elle connaître Dieu ? Entre un
homme qui ne veut pas connaître Dieu et une pierre, quelle est la différence ? ».
« Où veux-tu m’emmener, ma fille ? », la Veuve, tant bien que
mal, retient son impatience.
« Vers un événement merveilleux, mère. Mais comme je ne connais pas le
chemin, ne m’en veux pas si j’explore seule, comme ces alpinistes qui
affrontent pour la première fois une paroi vierge. La seule chose qui puisse m’arriver, c’est
que, transpercée par mon ignorance, je tombe à tes pieds. »
« Ne dis pas cela, ma fille. Tu n’es pas seule, même si je suis vieille,
je te suis. Oui, Marie, je sais que la gloire de Dieu commence là où s’arrête l’
imagination de l’homme. Continue. »
La Vierge s’engagea alors dans une direction
apparemment encore plus opposée, en disant :
« Mère, qu’est-ce que le messager de mon grand-père
Zacharie t’a dit ? Pourquoi n’as-tu pas encore voulu me le raconter ? Pourquoi ne m’as-tu pas
envoyée chez ma grand-mère Élisabeth ? Maintenant que tu le peux, réponds-moi : notre Dieu peut-il ou ne
peut-il pas faire en sorte que des personnes âgées donnent naissance à un enfant ? ».
La Veuve et Joseph n’avaient pas encore voulu révéler
à Marie la nature du message que Zacharie et Élisabeth leur avaient
envoyé peu de temps auparavant ; en effet, la Veuve avait décidé de l’envoyer à Marie. La question de l’
état de grâce dans lequel se trouvait soudainement sa fille effaça de son esprit tout le
reste.
En effet, le messager que Zacharie et Élisabeth
avaient envoyé à Nazareth décrivit à la veuve et à son gendre, détail par détail, ce
qui était arrivé à Zacharie dans le Temple. En particulier l’image de ce
très bel ange qui avait puni le manque de foi de Zacharie en lui ôtant la parole.
Seigneur ! Sa fille Marie lui décrivait
cet ange comme si elle l’avait vu de ses propres yeux. Comment était-ce
possible ?
En principe, c’était impossible. Le messager d’
Élisabeth et de Zacharie ne lui avait pas parlé pendant son séjour à Nazareth. Bien sûr, Joseph
aurait pu le lui raconter.
Joseph le lui avait-il raconté ? Joseph lui avait donné sa parole
de ne pas être celui qui annoncerait la nouvelle à sa Marie. La parole de Joseph, la veuve
le savait, était une loi pure et immaculée comme l’or à l’état brut. Il ne la rompait jamais.
Non, Joseph non plus ne lui avait encore rien dit.
Elle se demandait comment sa fille avait
pu l’apprendre quand son cœur s’est tourné vers le souvenir du jour où sa fille avait prononcé le
vœu de virginité.
À cette époque, la Veuve se demandait pourquoi
la faveur du Seigneur sur sa maison s’était éteinte, pourquoi il leur avait
tourné le dos comme celui qui abandonne le butin à l’ennemi. Au plus profond de
son cœur, la veuve se retrouva prise au piège du dilemme de Job. Mais contrairement
au saint, elle ne trouva pas la réponse tout de suite. Elle ne la trouva pas non plus au cours
des années qui s’étaient écoulées depuis la mort de son mari jusqu’à ce jour-là.
L’heure était venue de connaître la raison pour laquelle
le Seigneur avait alors emporté son mari. Émerveillée, absorbée, hors de ce
monde, son être flottant sur les mêmes vagues qui, un jour, deviendraient des
collines sous les pieds de l’Esprit de Dieu, la Veuve continua à regarder sa fille,
les yeux rivés sur ses paroles.
C’est alors que la Vierge change à nouveau de sujet.
« Mère, lui dit-elle, Dieu n’a-t-il pas juré qu’un fils d’
Ève écraserait la tête du Serpent ? ».
« C’est vrai », répond la Veuve, la voix
perdue quelque part dans l’infini où son
regard s’était figé.
« Et nos livres sacrés ne disent-ils pas aussi que,
parmi tous les hommes qui ont existé sur la face de la terre, aucun n’est jamais né
aussi grand qu’Adam ? », poursuivit Marie.
« C’est ce que mon père m’a enseigné, et c’est ce que
le tien t’a enseigné à toi. Je t’écoute, ma fille. »
Marie poursuivit :
« Lorsque Dieu nous a promis la naissance d’un Fils
venu pour porter sur ses épaules la souveraineté, pensait-il au Champion qu’
il allait susciter parmi nous pour nous libérer de l’empire du Serpent ? »
« Oui, il y pensait. »
« Mais si le Malin a vaincu autrefois l’homme le plus
grand que le monde ait connu, le saint Job n’a-t-il pas raison de nous présenter l’
assassin de notre père Adam devant le Trône du Tout-Puissant, tout serein,
tandis qu’il attendait la prochaine victime ? ».
« Oui, il avait raison. »
« Bien sûr que oui. Celui qui a vaincu l’homme le plus grand
du monde, pourquoi n’aurait-il pas vaincu le Fils de l’Homme ? »
La Vierge baisse les yeux et respire profondément tout en enfilant
l’aiguille et le fil. Sa mère reste là à la regarder sans dire un mot. Au bout d’un moment, Marie
se jeta à nouveau dans la bataille.
« Alors, mère, dites-moi, Dieu a-t-il
menti dans son serment ? Je veux dire, à qui le Seigneur pensait-il lorsqu’il a prononcé ce
serment béni ? David n’était pas encore né ; notre père Abraham non plus.
Avec son petit fils mort, notre père Adam à ses pieds tout-puissants
se vidant de son sang, à quel Champion pensait notre Dieu en nous promettant sous
un serment éternel qu’un fils de notre mère Ève écraserait la tête du
Malin ? ».
Cette fois, c’est Marie qui fixe du regard sa
mère. Celle-ci, en voyant le visage de sa fille, ne sait qu’une chose : que sa fille est
enceinte. La douceur de son visage, la tendresse de sa voix, l’éclat de ses
yeux. Il lui suffisait de lui dire : « Mère, je suis en état de grâce » ; et au lieu d’
aller droit au but, sans même savoir comment sa fille l’avait conduite au sommet d’
une montagne d’où l’on voyait l’avenir du monde selon la femme née pour
être la Mère du Messie, ce fils de la Promesse qui devait naître pour écraser
la tête du Malin.
« À qui Dieu pensait-il le jour où, sur
le sang de son fils Adam, il jura la Naissance du Champion par la main duquel
il se vengerait ? – pensa à voix haute la Veuve. Ma fille, ce n’est pas moi qui
poserai des limites à la gloire de mon Créateur. Je veux seulement que tu me le dises toi-même. »
« Te souviens-tu, mère, de ce qu’a écrit le prophète ? : Une
Vierge enfantera et son Fils s’appellera Dieu avec nous. »
Marie baissa à nouveau les yeux. Puis elle releva la
tête et regarda sa mère droit dans les yeux.
« Maman, cette Vierge est devant toi. Cet
Enfant est dans mes entrailles », lui confia-t-elle.
Tandis que sa fille lui racontait l’épisode de l’
Annonciation, la Veuve resta là à regarder sa fille avec le regard de celle qui
contemple le Cœur de Dieu le jour du meurtre de son fils Adam.
À la fin, inspirée par l’amour immense qu’
elle portait à sa fille, la veuve se mit à prodiguer des bénédictions :
« Béni soit Dieu, qui a choisi la fille de mon
époux pour apporter son salut à toutes les familles de la terre. Son
omniscience brille comme un soleil inaccessible que, pourtant, tous croient pouvoir
atteindre du bout des doigts. Il serre fort, mais n’étouffe pas ; il frappe, mais ne
fait pas sombrer ceux qu’il aime. Bénie soit son Élu, celle qu’Il a formée dès le
sein de ses parents pour nous livrer son Sauveur à tous les peuples de la
terre ». Et aussitôt, elle dit ainsi à sa fille : « Toutes les familles
de la terre seront bénies par ton innocence, ma fille. Mais maintenant, Marie, tu feras ce que je te
dirai. Tu feras ceci, cela et cela ».
Le problème suivant concernait Joseph. C’est d’elle, la Veuve, qu’il
incombait de s’occuper de Joseph. Ce que la Mère du Messie devait faire, c’était partir
immédiatement en voyage et rester chez Élisabeth et Zacharie jusqu’à ce que
le Seigneur en décide autrement.
Et c’est ce qui fut fait. La Veuve prit son gendre à part et lui
raconta point par point toute la vérité. Elle ne lui raconta pas l’Annonciation
comme quelqu’un qui a quelque chose à cacher et qui baisse la tête de honte. Pas du tout.
Évidemment, elle le fit avec l’humilité et la certitude de celle qui sait que l’Événement
allait plonger Joseph dans un dilemme angoissant, qu’il devrait
surmonter, et qu’il surmonterait, mais dont il devrait inévitablement
traverser l’enfer.
Et il en fut ainsi. Joseph triompha.
Cependant, vous l’imaginez bien, après l’Annonciation,
Joseph a passé un certain temps à sombrer moralement dans un limbe de sables mouvants.
Qu’est-ce qui avait mal tourné à la dernière minute ? Comment une femme de la classe
morale et de la force de Marie avait-elle pu se laisser tromper par… ?
Par qui ? Sans que personne ne le veuille, Elle
était sous surveillance toute la journée. Quand Elle n’était pas avec sa mère, Elle était avec
ses neveux ; quand Elle n’était pas à l’atelier avec ses ouvrières, Elle était avec la
famille des frères de son père. Le Seigneur avait tissé autour d’Elle
un réseau de relations si prenantes que la simple idée de l’adultère était une
offense.
Et puis il y avait Elle, Marie. Elle était, en chair et
en os, la meilleure défense que Dieu eût pu trouver pour la Mère de son Fils.
« Il l’a dit et nous n’y avons pas cru : une Vierge concevra
et mettra au monde un Enfant », en disant cela, Joseph a vu la lumière et s’est enfui. Il est revenu
vers son épouse, le mariage a été célébré et tout le monde a oublié l’incident.
Un souvenir, cependant, est resté. Je parle
de cet autre incident entre Jésus et les pharisiens.
Les pharisiens et les sadducéens en avaient assez d’entendre dire que
Jésus de Nazareth était le Fils de David. Comme ils ne savaient pas par où l’attaquer,
ils ont fouillé dans son passé. Ils ont mis le doigt sur la plaie et ont découvert cet
étrange incident de la disparition de sa Mère au cours des premiers mois de
sa grossesse, et comment Joseph était allé la chercher en personne… pour…
«Ahhhh, voilà son
talon d’Achille »…
Avec cette arme secrète cachée dans leur manche, les
pharisiens ont amené Jésus à aborder le sujet de la primogéniture et de l’unique enfant. C’est alors qu’
un type quelconque a sorti le manuel des coups bas et a lancé la bombe.
« Notre père, c’est Abraham, et le tien, c’est qui ? »
La ferveur qui consumait Jésus pour sa
mère lui monta à la tête.
« Vous êtes les enfants du Diable », leur répondit-il avec la
force d’un ouragan comprimé dans la gorge.
Une seule fois encore, lors d’une autre occasion dont ils
ne veulent plus se souvenir, ils virent le fils de la Vierge lancer des éclairs du regard.
Et il ne s’arrêtait plus jamais, il ne s’arrêtait plus jusqu’à déverser dans le fleuve de sa colère le
dernier atome de la fureur du Tout-Puissant.
Désormais, entre Lui et eux, le sort serait décidé
par pile ou face. Pile, c’est Lui qui les emmenait devant Lui. Face, c’est eux qui
remportaient la mise.
L'ENFANT JÉSUS À ALEXANDRIE-SUR-LE-NIL
Peu de temps après ces événements, Joseph le
charpentier et son beau-frère Cléophas prirent leurs familles, achetèrent des billets et
embarquèrent pour Alexandrie-sur-le-Nil.
Cette histoire de la Fuite a toujours été
entourée de mystère. D’un point de vue documentaire, la vérité est qu’il n’existe nulle part
de traces indiquant qu’Alexandrie-sur-le-Nil ait été le lieu choisi par Joseph
pour sauver le fils de Marie de la persécution contre l’Enfant décrétée par
Hérode. C’est pourquoi, si l’on me pousse dans mes retranchements, l’auteur de cette Histoire pourrait être
accusé d’inventer, pour répondre à des besoins littéraires, la destination des
fugitifs. Ce qui, dans une certaine mesure, me semble logique. Je ne peux moi-même
oublier que l’iconographie classique à ce sujet est assez laconique, voire
prudente, dirais-je ; et j’oserais même avouer qu’il s’agit d’une prudence frôlant
la lâcheté.
Le choix d’Alexandrie-sur-le-Nil n’était pas fortuit
de la part de Joseph ; il ne l’est pas non plus de la part de celui qui retrace dans ces pages ses
déplacements. Heureusement ou malheureusement, la seule preuve que je puisse apporter
est le témoignage de Dieu. Bien sûr, ce « malheureusement » est une façon de parler.
Pour celui qui connaît Dieu, un seul de ses mots vaut mieux que tous les discours
de tous les sages de l’univers réunis dans une succession de dissertations
interminables. Malheureusement, la parole de Dieu ne convient pas à tout le monde.
Le fait est que la seule preuve réelle que l’
Histoire nous offre en l’occurrence est le témoignage de Dieu : « D’Égypte, j’ai appelé
mon fils ».
Avant moi, nombreux sont ceux qui ont mis
la main au feu pour défendre la réponse affirmative que mérite cette
question. Depuis les distances apocryphes de celui qui ne croit pas, cependant, il y a deux
objections invincibles contre les murs à l’épreuve des bombes desquels se brise la
tête de notre rhétorique. La première est que cette phrase « D’Égypte, j’ai appelé mon Fils » a été
écrite bien avant que les événements que nous racontons n’aient
encore eu lieu ; par conséquent, s’arrêter pour croire que, des siècles et des siècles avant la Nativité,
la Fuite avait déjà été prévue pour s’inscrire dans le programme messianique, c’est,
à vrai dire, beaucoup demander.
L’autre objection est que cette note prémonitoire n’a pas été
écrite « a futuriori »mais a posteriori. Selon ces
génies, ce ne serait pas la première fois que les Juifs falsifieraient leurs textes sacrés.
Ne le faisaient-ils pas depuis des siècles ? Ninive tombait et ils venaient écrire sur ses
ruines qu’ils l’avaient déjà annoncé. Et comme Ninive, toutes les autres choses.
Le prophète Daniel a lui aussi vu l’avènement au pouvoir de Cyrus le Grand. Et
même la chute de son empire sous les sabots du cheval d’Alexandre le Grand.
Mais bon sang, qui voulaient-ils tromper ? Y a-t-il une nation plus stupide que celle qui se trompe
elle-même ?
Bref, cette thèse selon laquelle les textes
prophétiques auraient été rédigés a posteriori a fait de nombreux adeptes à son apogée. Au-delà
de leur ruse, comme il est naturel chez ceux qui ont été immunisés contre la ruse
des génies, nous autres, qui continuons à défendre la valeur divine des
textes prophétiques, nous continuons à soutenir que ces façons de penser seraient
logiques chez un penseur antique, car prétendre ajuster la pensée du
Créateur à celle de la créature, ce qui revient à nier l’omniscience divine
en tant que source des Écritures, c’est nier ce qui sépare la créature de son
Créateur.
Au niveau de la croyance, il est vrai que certains hommes
voient l’avenir. Dans les étoiles, dans les dés, dans le marc de café, et surtout dans une balle sur laquelle est inscrit un nom. Au niveau de la réalité,
la nature humaine est bien loin de s’attribuer un tel
attribut.
C’est un point de vue.
D’un autre côté, n’est-il pas vrai que l’histoire est
écrite par les vainqueurs ? Eh bien, si tel était le cas, il y aurait quelque chose qui clocherait dans le
système lorsque nous la voyons écrite par un peuple de perdants. Ils ont perdu face aux
Égyptiens. Ou bien y a-t-il encore quelqu’un qui croit qu’on passe de la liberté à l’
esclavage sans livrer une bataille terrible ? Ils ont combattu les Assyriens et
ont perdu la guerre. Ils ont de nouveau été écrasés par les Chaldéens de Nabuchodonosor.
Ils ont perdu face à Rome. Ils ont de nouveau été réduits en esclavage par les Arabes. Curieux, très
curieux, que la mémoire historique de la moitié de la planète repose sur les exploits
guerriers du peuple perdant par excellence, le peuple juif !
Je dirais que l’Histoire s’écrit d’elle-même
au rythme où Dieu utilise la main de l’homme comme une plume. Dieu, notre Créateur, trempe
sa plume dans notre sang et écrit notre avenir selon son omniscience,
sa prescience et son génie créateur. En d’autres termes, nous ne voyons pas l’avenir,
alors que Dieu non seulement le voit, mais l’écrit également. Or, si cette
capacité divine à créer l’avenir n’est pas admise, alors nous devrons
nous en remettre à la nature même des événements, ou courir le risque de
clore cette Histoire et d’ouvrir un livre totalement différent.
Ainsi, les adieux furent très brefs. Le Loup du
Diable avait flairé l’Enfant.
En sécurité en Égypte, Joseph le menuisier ouvrit son
atelier loin du quartier juif, dans la Ville Libre. Au fil des ans, on en vint à
appeler le sien « La Menuiserie du Juif ».
À ce sujet – l’événement du
massacre des Innocents –, je tiens le même discours. Si le doute s’appuie sur l’
impossibilité de l’existence d’une personne capable de commettre un tel crime,
alors nous pouvons d’ores et déjà prendre ce doute et le jeter à la poubelle. Si, au contraire, le doute
réside dans l’ignorance des peuples et de leurs habitants, compte tenu des circonstances
sociales et politiques que connaissait le royaume d’Israël à cette époque, dans ce
cas, on ne peut rien ajouter à ce qui a été écrit, si ce n’est peut-être dire qu’on ne comprend pas
comment, alors que le bonheur réside dans l’ignorance et qu’il y a tant d’ignorants dans le monde,
celui-ci puisse continuer à être si brillamment malheureux.
Mais revenons à nos moutons.
A-t-il été facile pour Joseph de devoir refaire
ses valises et d’émigrer en Égypte ?
Ce n’était peut-être pas une décision facile, mais elle était
courageuse.
Le récit de l’Adoration des Rois mages nous ouvre l’
esprit sur le passé et nous dépeint la Sainte Famille fuyant vers la deuxième ville
la plus grande du monde, Alexandrie-sur-le-Nil, ville ouverte et cosmopolite où
Joseph et sa famille sont arrivés avec une certaine sécurité « financière
». De l’or, de l’encens et de la myrrhe, tels furent les cadeaux offerts par les Rois mages
à l’Enfant.
Pourquoi Alexandrie sur le Nil et non Rome ?
Eh bien, Alexandrie se trouve à deux pas des côtes d’Israël.
Le massacre des Innocents ayant eu lieu, l’assassinat de
Zacharie, père de Jean-Baptiste, ayant été perpétré, la dernière chose que Joseph pouvait se permettre
était de mettre en danger la vie de l’Enfant. En effet, entre la
Naissance et sa présentation au Temple, les jours s’étaient écoulés ; c’était donc
maintenant ou jamais. Retourner à Nazareth, faire ses valises, prendre le bateau à Haïfa et dire adieu à la
patrie.
Cette décision de Joseph, dictée par des circonstances sanglantes,
transforma l’homme de fond en comble. Parmi les Saints Innocents,
les enfants de ses frères tombèrent dans le piège. L’homme qui, depuis le pont
du bateau emmenant la Sainte Famille à Alexandrie, regardait l’horizon,
seul, tournant le dos à tout le monde, portait caché dans sa poitrine ce secret,
qu’il ne révélerait pas aux siens avant sa mort. Lorsqu’il débarqua sur la côte
égyptienne, le Joseph d’avant le Massacre et l’assassinat de Zacharie avait
sombré dans les eaux de la Méditerranée.
Et ses compatriotes ?
Plus on est loin de lui, mieux c'est. Il n'a expliqué à personne la raison de ce
changement radical, ni à sa femme, ni à son beau-frère.
Et nous voici déjà à Alexandrie-sur-le-Nil.
L’environnement dans lequel Jésus a grandi, grâce au
comportement étrange de son père envers les siens, était extraordinaire. Joseph, son
père, refusa de s’installer dans le quartier juif ; il préféra se faire une place parmi les
païens, en plein cœur de la Ville Libre. Il acheta une maison et ouvrit son atelier.
Avec le temps, celui-ci allait devenir connu sous le nom de « la menuiserie du Juif ».
Les grands-parents de l’Enfant, Cléophas et Marie, la femme de Cléophas,
ont continué à mettre des enfants au monde.
Aussi malin qu’il était, dès que Jésus
atteignit la taille de son cousin Jacques, bien que celui-ci fût de deux ans son aîné,
Jésus l’emmenait au port romain. L’Enfant n’avait peur de
personne ; sa soif de nouvelles de l’Empire ne s’épuisait jamais. Son intelligence
pour soutirer aux marins des nouvelles de Rome, d’Athènes, de l’Hispanie, de la
Galles, de l’Inde, de l’Afrique profonde, suscitait chez ces loups de mer une
sympathie particulière. Ils les regardaient tous les deux de haut en bas, les voyaient vêtus d’habits
propres aux enfants de la haute société, et c’est là qu’ils racontaient à Jésus et à son cousin
Jacques comment allait le monde.
Grâce à ce don naturel, à l’âge de douze ans, l’
Enfant parlait parfaitement le latin, le grec, l’égyptien, l’hébreu et l’
araméen. J’insiste : croyez-vous donc qu’on lui ait trouvé un interprète pour l’audience avec
Pilate ?
Comme je le disais, Jésus était un enfant prodige dans toute la
sens du terme. Un enfant prodige qui eut la chance d’avoir pour père un homme
extraordinaire. Cependant, même les prodiges ressentent des émotions, souffrent, ont
des moments de faiblesse, s’attristent et pleurent la solitude qui les accable.
LA COLOMBE MUETTE DES LOINTAINS
Jésus s’est effondré. Cet Enfant divin qui mettait sens dessus
dessous toute la bande de gamins de la rue, qui s’en allait, se perdait parmi les bateaux
du port et, à la tombée de la nuit, revenait en courant s’asseoir sur les genoux de
son père parmi ses amis ; cet Enfant turbulent s’est effondré. Jésus cessa de
sortir de la maison. Il se mit à s’asseoir à la porte de la menuiserie du Juif pour regarder
la vie passer. L’Enfant ne mangeait presque plus. Jésus se laissait tomber sur les genoux de sa
mère, parmi ses amies, quand, à la tombée de la nuit, les femmes avaient coutume de s’asseoir dans
la rue, sous le ciel méditerranéen, pour coudre, bavarder, puis il s’en allait.
C’était comme si cette flamme du buisson ardent
se consumait entre les bras de Marie. Au début, elle ne se rendit pas
compte de la solitude qui avait ouvert un trou noir dans la poitrine de son Enfant et
qui, par là, l’engloutissait un peu plus chaque jour. Peu à peu, la Mère ouvrit les yeux
et commença à voir ce qu’il y avait dans le Cœur de son Enfant.
Elle ne pouvait supporter cette agonie indescriptible
qui lui arrachait son Enfant des mains. Elle l’aimait plus que le monde, plus
que le temps, plus que les vagues de la mer, plus que les étoiles, plus que l’
amour, plus que sa propre vie. Et il s’en allait. Nuit après nuit, et chaque nuit
un peu plus. L’Enfant ne parlait pas, ne riait pas, il se laissait aller contre la poitrine de sa
Mère, le regard perdu dans le ciel de cette Alexandrie du Nil, et là, il
s’enfonçait.
« Qu’est-ce qui t’arrive, mon fils ? », lui demandait-elle.
« Rien, Marie », lui répondait-il.
« Je sais ce qui t’arrive, mon petit Jésus. »
« Ce n’est rien, Marie, vraiment. »
« Mon ange, ton Père te manque. Ne pleure pas,
mon amour. Il est là, en ce moment même : quand je pose mes lèvres sur tes joues,
Il t’embrasse ; quand je te serre dans mes bras, Il te serre très fort. »
Pour l’Enfant, cette femme qui l’écoutait avec le
sourire le plus doux de l’univers sur le visage tandis qu’Il lui parlait du Paradis
de son Père, de la Cité de son Père, de ses frères les superanges Gabriel, Michel et Raphaël, cette femme… cette femme était sa Mère. Il l’aimait
plus que tout au monde. C’était la seule personne à qui il pouvait tout
confier. Il adorait sentir les battements de son cœur lorsqu’elle lui parlait de son
Royaume. Et ce regard lumineux qui illuminait son visage lorsqu’elle lui révéla toute
la vérité ! Cela ne s’effaça jamais de sa mémoire.
« Oui, Marie », lui dit l’Enfant. « C’est moi. »
« Raconte-moi encore comment est le Ciel, mon fils »,
lui demandait-elle à nouveau.
« Le Ciel », lui confia l’Enfant, « est comme une
île qui s’est transformée en continent, et qui continue de s’étendre de l’autre côté de
l’horizon. Le Rocher sur lequel il repose est la plus haute
montagne qu’un homme puisse imaginer. La Montagne de Dieu, Sion,
élève son sommet jusqu’aux nuages, mais là où devraient se trouver les nuages, il y a
douze remparts, chacun constitué d’un bloc unique, chaque bloc d’une couleur différente, chaque rempart
brillant comme s’il renfermait un soleil en son sein. Et ils sont comme douze soleils
illuminant un même firmament. Les douze remparts ne forment qu’une seule et même muraille entourant
la Cité qu’ils renferment. Dieu a appelé sa Cité Jérusalem, et sa Montagne Sion. À Jérusalem, les dieux ont leur Demeure,
et parmi les dieux, mon Père a sa Maison. Depuis les remparts de la Cité de Dieu,
les confins du Ciel se perdent à l’horizon qui jouxte l’aube,
de l’autre côté des frontières du Paradis.
« Tu verras, Marie, le Ciel est comme un miroir
merveilleux qui reflète l’Histoire des peuples qui l’habitent. Par exemple,
ce monde-ci, la Terre. Vous consignez les souvenirs de vos ancêtres
dans vos livres ; mais le Ciel les enregistre en direct, car ce qui se reflète
à la surface de l’Univers se matérialise à celle du Ciel. Ainsi, si tu
parcs à parcourir la Demeure des hommes dans le Paradis de mon Père, tu
constateras que toutes les Époques de l’Homme sont rassemblées dans sa
géographie. Quand tu iras au Ciel, tu verras de tes propres yeux que toutes les espèces d’
animaux, d’oiseaux, d’arbres, de plantes, de montagnes et de vallées qui ont autrefois existé ici
en bas existent pour toujours là-haut.
« Comme mon Père a créé d’autres mondes, et continuera à
en créer d’autres, le Ciel est un Paradis regorgeant de merveilles qui ne s’épuisent jamais.
Pour le parcourir dans son intégralité, il te faudrait marcher pendant une éternité, et chaque
étape du chemin serait une aventure. Comment t’expliquer cela ? Mon Père sème
la vie dans les étoiles. Les étoiles de l’Univers sont comme l’océan qui
entoure l’île, et cet océan de constellations s’étend lui aussi en repoussant ses
rives au rythme des frontières du Ciel. La vie devient un arbre, et mon Père
et moi la recueillons dans notre Paradis pour qu’elle vive éternellement. Les espèces
d’animaux et d’oiseaux sont innombrables. Un grand fleuve prend sa source dans les hauteurs du Mont
de Dieu, et se divise dans la plaine en bras qui couvrent tous les Mondes et leurs
territoires. Vois-tu toutes ces étoiles ? Le Ciel est encore plus haut. »
« C’est de là que tu viens, mon Fils ? »
« Je vais te raconter, Marie. »
LA MENUISERIE DU JUIF
L’Enfant a raconté beaucoup de choses à Marie. Il lui en a raconté
tellement que cette pauvre immigrée n’avait plus de place dans sa
tête et a dû commencer à les garder dans son cœur. Si je vous les racontais
toutes, j’y passerais sûrement toute l’année, et ce n’est pas la solution.
Ce que je peux vous raconter, c’est ce que vous savez déjà.
Vous savez que la Sainte Famille est retournée dans son pays d’origine au bout d’une dizaine d’années, voire avant.
Mais vous ignorez ce qui leur est arrivé pour que le bon Joseph et son beau-frère Cléophas
prennent la décision de vendre la menuiserie du Juif, une affaire pourtant très
prospère, qui avait le vent en poupe et filait à toute allure, fendant la mer, non pas en naviguant, mais en volant,
etc.
La Menuiserie du Juif se trouvait en plein cœur de la ville.
À cette époque, il n’y avait qu’une seule véritable ville dans le monde entier. C’était
Alexandrie-sur-le-Nil. Rome était le cœur de la plus grande armée du monde. À
Rome vivaient les sénateurs impériaux. Mais c’était à Alexandrie-sur-le-Nil que
se trouvaient tous les sages de l’Empire. On peut dire qu’Alexandrie était le New
York de l’époque. À Washington se trouve le pouvoir, mais à New York se trouve l’
argent. C’est ce genre de relation qu’entretenaient Alexandrie et Rome.
Pourquoi donc devaient-ils rentrer déjà ? Et
justement au moment où les affaires marchaient à plein régime, où la mer n’était pas à la voile mais
à l’envol, etc. ? Rentrer pour quoi faire ? Pour survivre comme la mouche dans la maison de l’
araignée ? Il y avait de quoi réfléchir. Une entreprise de moins de dix ans d’existence, c’est
comme un gamin qui commence à avoir de la moustache. C’est à travers ses yeux qu’on
lui trouve le moins de défauts dans le monde. Le monde sera aussi mauvais que tu veux,
mais lui, le gamin, c’est un vrai champion. Bref, ce n’était pas une mince affaire. Cela
avait coûté cher à José et à son beau-frère de s’en sortir, de se frayer un chemin, de trouver une
place, et une grande place parmi les Gentils, car Joseph ne voulait rien savoir, ou
très peu, de ses compatriotes. Dans ce chapitre, M. José était un Juif très
étrange. Il ne voulait pas en savoir beaucoup sur ses compatriotes, et n’aimait pas non plus les avoir
trop près de lui. Personne ne savait pourquoi, et lui-même ne parlait pas beaucoup non plus. C'était peut-être parce que
M. Joseph parlait le latin et le grec depuis son plus jeune âge et semblait
se sentir parmi les Gentils comme un poisson dans l'eau.
Il faut dire que pour Joseph, sa maîtrise des deux
langues de l’Empire lui a ouvert la voie dans le monde des affaires. Contrairement
à ses compatriotes, racistes envers tout le monde, qui se croyaient d’une race
supérieure, élue, et regardaient de haut le reste de l’humanité, M.
Joseph était ouvert, intelligent, peu loquace, mais chacun de ses mots était celui
d’un homme fait et droit qui ne trahissait jamais sa parole pour rien au monde.
Comment un menuisier-ébéniste de province,
échappé d’un village perdu dans les montagnes, avait-il réussi à
maîtriser à ce point les deux langues internationales de l’époque ? La vérité,
c’était là un autre mystère !
Un autre élément parmi tant d’autres qui faisaient du propriétaire de la
Menuiserie du Juif une créature sui generis, introvertie, indéfinissable. Ses
compatriotes d’Alexandrie critiquaient M. Joseph précisément pour son
éloignement de la compagnie des siens.
Contrairement à Joseph, Cléophas, le frère de
Marie, était très attaché à sa terre et se rapprochait de ses proches. Ce qui rééquilibrait la
balance et maintenait l’équilibre des relations de la Maison avec les
nationalistes. Un jour, entre beaux-frères et associés, Cléophas aborda avec lui le sujet de
sa distanciation et des causes de cette position si inébranlable. Mais Joseph
trouvait toujours le moyen de faire traîner les choses.
José n’imposait rien à son beau-frère Cléophas ; celui-ci
était libre d’élever ses enfants selon son cœur ; il n’allait pas interdire à
ses neveux d’aller à la synagogue et de participer à la vie de la communauté
juive en accomplissant leurs devoirs de bons enfants d’Abraham. Seulement, la même
liberté que Josephoffrait à Cléophas, il la voulait pour lui-même.
Face à ce raisonnement, Cléophas en riait et
laissait tomber le sujet. Car s’il interrogeait sa sœur Marie sur le
comportement si étrange de son mari, elle n’allait pas plus loin non plus.
La même énigme que posait à Cléophas cette
façon d’être de Joseph surprenait Marie depuis qu’ils avaient quitté leur patrie.
Et Cléophas ne devait pas croire qu’elle lui cachait quelque chose. Joseph était plus bon qu’un
pain, mais quand il s’agissait d’ouvrir son cœur, il ne disait pas un mot,
même à sa propre épouse.
Au total, Cléophas et son épouse avaient déjà mis au monde toute une
troupe d’enfants à ce stade de l’histoire. Joseph et Marie, en revanche, s’étaient contentés
du premier et du dernier, à la fois premier-né et fils unique.
« Qu’y a-t-il, mon frère ? » demanda Cléophas. « Pourquoi
cette précipitation à vendre un bateau qui a le vent en poupe ? »
Joseph ne voulut pas dire toute la vérité à son beau-frère,
ou du moins la vérité telle qu’il la vivait.
LE RETOUR À NAZARETH
L’Enfant surmonta cette tristesse qui faillit
le plonger dans les ténèbres d’un chagrin infini. Sa Mère s’interposa entre l’
Enfant et ces ténèbres inconnues, elle fit appel à son Époux et, à eux deux,
ils chassèrent le diable en enfer. Mais ils n’avaient pas encore oublié cette bataille
que l’Enfant ouvrit un nouveau chapitre dans leur vie. Jésus avait déjà
neuf ou dix ans. L’Enfant s’était mis en tête de quitter l’Égypte et d’être
ramené en Israël.
Vous comprendrez que Joseph se soit énervé comme jamais. Sa
femme était du côté de son Enfant. Logique. Pour Marie, il n’y avait aucun problème. Mais
pour Joseph, les choses n’étaient pas si simples.
Bien sûr, Joseph avait entendu l’Histoire
divine de la bouche de Jésus dans les bras de sa Mère. Et c’est précisément pour cette raison
qu’il ne pouvait pas, aujourd’hui plus que jamais, se permettre de prendre une mauvaise décision. Tant qu’
il ne savait pas qui il avait chez lui, le problème lui semblait maîtrisé ; mais maintenant qu’
il connaissait l’identité du Fils de Marie, il ne pouvait pas, aujourd’hui plus que jamais, se permettre
l’indécision dont il avait fait preuve lorsqu’il s’était un peu moqué du
conseil des Rois mages.
« Pars, Joseph, sinon les Hérode vont le tuer », lui
supplièrent-ils.
Retourner en Israël alors qu’Hérode le Jeune est encore en vie ?
«Dis à ton Fils que
le moment n’est pas encore venu », répond Joseph à sa femme.
Des paroles emportées par le vent.
«Dis à ton mari que
je dois m’occuper des affaires de mon Père », insiste l’Enfant.
Une réponse que le vent a emportée.
« Marie, pour l’amour de Dieu, c’est un enfant. Personne ne bouge d’ici,
au moins jusqu’à ce que ce fils de Satan meure. »
Je raccroche. Monsieur Joseph était comme ça. Très peu
de mots, mais quand il en prononçait, personne au monde ne pouvait le faire
changer d’avis.
Et ils auraient pu en rester là toute leur vie si l’
Enfant n’avait pas mis en œuvre « son plan ». Je ne vais pas m’égarer dans les détails,
mais le fait est que le fils du charpentier a ouvert la bouteille de son
intelligence prodigieuse et s’est amusé comme un petit garçon à asperger le
rabbin de la synagogue du champagne de sa gloire.
« La liste des rois ? Celle d’avant le Déluge
ou celle d’après le Déluge, monsieur le rabbin ? »
Un monstre. Il savait tout. Le rabbin, complètement abasourdi,
finit par s’intéresser de très près à l’Enfant.
« Et toi, de qui es-tu le fils, mon enfant ? »
« Je suis le fils de David, monsieur le rabbin. »
« Ton père est-il le fils de David ? »
« Et ma mère aussi, monsieur le rabbin. »
« Et ta mère aussi ? Quelle chose curieuse ! »
« Et mon cousin, qui est ici présent, aussi, monsieur le rabbin. »
« Tu es vraiment un vrai rabbin », pensa-t-il en lui-même,
l’homme.
C’est ainsi qu’un beau jour, le rabbin entra dans la
menuiserie du Juif pour demander des explications à Joseph. Comme s’il avait
des droits simplement parce qu’il était un serviteur de Dieu.
Joseph le regarda de haut en bas et le mit à la porte.
Et cela devant l’Enfant lui-même. Car bien sûr, tout ce désordre était l’œuvre de l’
Enfant.
Vous comprendrez qu’après la frayeur qu’il avait eue
lors de la Nativité, il était interdit à Joseph de faire la moindre allusion aux
origines davidiques de sa famille. Et si le sujet venait à être abordé, ses origines
daviques devaient être éludées, comme quelqu’un qui n’est pas prêt à mettre la main au
feu. C’étaient bien les siennes ; mais qui sait ? Leurs parents leur avaient dit qu’elles
l’étaient et ils n’allaient pas contester l’autorité de leurs parents.
L’Enfant enfreignait cette règle familiale. Et
il le faisait en toute connaissance de cause. Il savait, parce qu’il connaissait
Joseph comme s’il était son frère, son ami, son père, que dès que Joseph détecterait
le moindre danger menaçant la vie du Fils de Marie, Joseph
mettrait fin à l’affaire et émigrerait ailleurs.
Joseph avait remporté le premier round. Mais le
deuxième allait suivre.
L’Enfant reprit ses vieilles habitudes. Non seulement il était le fils de
David, comme si de rien n’était, mais sa mère était la Fille de Salomon.
« Eh bien oui, monsieur le rabbin. La fille de Salomon en
personne. »
« Et tu dis que ton père peut le prouver avec
des papiers sur la table ? »
« Eh bien oui, monsieur. »
Ce rabbin, qui eut la chance ou la malchance
d’avoir l’Enfant pour élève, se mit sur le qui-vive. Perplexe,
désemparé, le rabbin, tout à fait abasourdi, porta l’affaire devant le grand rabbin.
« C’est ce que je vous dis. S’il s’agissait d’un autre enfant, je prendrais ça
pour une plaisanterie, mais venant du fils du charpentier, je crois déjà tout ce qu’il dit. Il en sait plus que
tous les sages de la cour de Salomon réunis. Y compris le roi sage », c’est avec
ces mots que le rabbin de Jésus s’adressa à son supérieur.
Et tous deux se présentèrent un beau jour à la
menuiserie du Juif, bien décidés à aller au fond des choses.
Ils vinrent chercher Joseph. Ils vinrent exiger qu’il leur
montre les documents dont l’Enfant leur avait parlé. Jésus leur
avait dit que son père conservait les documents généalogiques de la famille,
des documents datant de l’époque du roi David lui-même, réédités par le
prophète Daniel pendant la captivité babylonienne.
Joseph se retrouva soudain face à un coup de maître
de mat. Le Fils de Marie jouait gros. Il voulait les emmener tous
à Jérusalem et rien ni personne ne l’arrêterait.
La discussion que Joseph eut avec les deux rabbins fut
très vive. Je ne vais pas la reproduire ici pour ne pas donner l’impression de réinventer
des événements fantastiques.
« L’impression que le Fils de Marie faisait sur ses
précepteurs était si immense qu’ils avaient cru à la parole d’un
petit garçon »… blablabla. En éludant la question, leur
répondit le Charpentier.
S’ils l’avaient connu, ils auraient compris que pour
Joseph, affirmer, c’était avoir le dernier mot.
Joseph en était parfaitement conscient. Le Fils de Marie pouvait
être le Fils de Dieu en personne, mais c’était à lui, à Joseph, que son Père
avait confié sa garde, et c’était à lui, et à lui seul, Joseph, qu’il revenait de décider quand
la Sainte Famille retournerait en Israël.
Pouvait-il s’agir du Fils de Dieu ?
Ne pouvait-il être que… ?
« À quoi penses-tu, Joseph ? »
Les rabbins croyaient avoir acculé le
charpentier, et même l’Enfant lui-même, qui écoutait derrière la porte, en vint à
le croire. Les mots, tels des épées dans un duel à mort, s’entrechoquaient lorsque
l’Enfant apparut à la porte avec l’air du vainqueur qui demande à son
ennemi vaincu : « Tu en veux encore ? »
C’était la première fois de sa vie que Joseph voyait le Fils
de Marie avec les yeux de sa Mère. C’était le Fils de Dieu en
personne. Ce n’était pas une plaisanterie. Il se trouvait simplement qu’il avait le corps d’un enfant. Mais celui
que Joseph avait devant lui était le Premier-né du Seigneur Dieu YAHVÉ. C’était le Fils de Dieu
en personne qui lui parlait par la pensée.
Oui, monsieur, il lui parlait par la pensée,
avec la certitude que vous lisez ce livre.
Les rabbins s’adressaient à Joseph à tue-tête
dans sa propre maison, mais l’esprit de Joseph était ailleurs, dans un autre
endroit. Ils lui réclamaient les documents généalogiques de l’Enfant et lui était
ailleurs, à une autre époque. L’Enfant se tenait debout contre le linteau de la porte de la
menuiserie, lui disant sans ouvrir la bouche : « Tu ne me crois toujours pas, Joseph ?,
ne vois-tu pas que je dois m’occuper des affaires de mon Père ? »
Mais le coup du Petit Jésus tourna mal.
Une fois le moment passé, les rabbins partis, une fois de
plus, et cette fois plus que jamais, Joseph se renferma sur lui-même. Ils ne retourneraient jamais en Israël
tant que son Dieu ne lui aurait pas donné l’ordre de rentrer. Et c’en était fini, Joseph ne voulait plus
entendre parler de cela.
Et c’est ainsi que l’Enfant essuya un nouvel échec. Il cessa
de parler à Joseph. Il avait joué la partie et l’avait perdue. Personne ne
quitterait l’Égypte tant que Dieu n’aurait pas donné à Joseph l’ordre de retourner en Israël,
aussi simple et aussi tragique que cela.
Simple à dire, oui ; à vivre, mais pas
du tout. Le père et le fils cessèrent de se parler, voire de se regarder. Le petit Jésus ne mangeait même plus.
Il s’affalait par terre contre la façade de sa maison, regardant la vie passer,
accablé par la peine de celui qui peut tout et à qui on ordonne de ne rien faire.
Marie ne savait pas qui souffrait le plus. Si c’était l’Enfant pour ne pas
avoir réussi à imposer sa volonté, ou si c’était son mari pour ne pas pouvoir supporter le
silence et l’éloignement de son fils. Car ils ne se regardaient même pas. Joseph n’osait pas,
et l’Enfant ne le pouvait pas.
Cléophas était le seul à sembler prendre plaisir
à vivre cette situation.
« Qu’est-ce qui t’arrive, mon frère, pourquoi es-tu si
têtu ? », dit-il à Joseph.
« Ce n’est qu’un Enfant, Cléophas », lui répond Joseph.
Il arriva qu’un de ces jours-là, Joseph rentra chez lui après avoir
conclu une affaire. Jésus avait déjà perdu tout espoir de convaincre ce bon
vieux Joseph. Depuis combien de temps ne s’étaient-ils pas parlé ?
Joseph le charpentier revint après avoir conclu cette affaire,
très sérieux, mais les yeux brillants. Dès que Marie le vit franchir la
porte, son cœur fit un bond, mais elle ne voulut pas dire un mot. Elle attendit que
son mari lui parle.
« Femme, dis à ton Fils que nous partons. »
Il n’en dit pas plus.
La Mère prit l’Enfant et partit le distraire au
petit marché. Elle allait lui acheter tout ce qu’il voudrait, pour lui remonter le moral et lui redonner
le sourire, lui dit-elle. Jésus la suivit comme il aurait pu suivre un nuage sans
destination. Depuis l’incident entre Joseph et les rabbins, il ne voulait plus rien savoir, il
n’avait envie de rien. Et il n’y avait rien que sa propre Mère pût lui dire pour
lui remonter le moral.
Rien ?
En fait, il y avait bien quelque chose. Il avait deux signes, et ce n’était qu’un
seul mot. Joseph le lui refusait et Marie ne pouvait pas le lui donner.
Elle ne pouvait pas le lui donner ?
Cette promenade au marché du port d’
Alexandrie, ils ne l’oublieraient jamais. Elle n’arrêtait pas de lui sourire, de lui faire
des chatouilles, de lui dire par ses gestes : « Devine, devine, qu’est-ce qui m’arrive ? »
Logiquement, l’Enfant s’est agacé un moment, jusqu’à ce qu’il
finisse par ouvrir les yeux. Il prit Marie – Il l’appelait toujours par son prénom –, la
fit asseoir sur l’un des bancs du quai et, en la regardant dans les yeux, il lut dans son cœur
avec la même facilité que tu lis ces lignes.
« Marie, c’est ça ? », fut tout ce que lui demanda l’
Enfant.
Elle hocha la tête, folle de bonheur. Et
là, sur fond d’horizon méditerranéen, ils dansèrent comme des fous de
joie.
Ils coururent rentrer chez eux. Joseph était
en train de travailler quand ils entrèrent. Marie passa sans s’arrêter, mais Joseph perçut la lumière
qui brillait dans le cœur de sa Femme. Ses pupilles s’illuminèrent et il tourna
la tête. Avant qu’il n’ait pu dire un mot, l’Enfant s’élança pour se jeter dans
ses bras. Étant donné la stature imposante du mari de Marie, il l’attrapa et le souleva comme
le font tous les pères avec leurs petits. À présent, tous deux avaient bel et bien vaincu.
L’Enfant avait obtenu ce qu’il voulait et Joseph avait reçu l’ordre de Dieu de se mettre en
route.
Cléophas ne fit pas la moindre remarque. Il ne dit rien. Son beau-frère était
le chef du clan, c’était lui qui décidait, c’était lui qui commandait.
Jésus partit en courant à la recherche de Jacques, son
cousin, en criant dans la rue : « À Jérusalem, Jacques, à Jérusalem ! »
RENAÎTRE
Les émigrants revinrent à Nazareth, pour ainsi
dire, riches. Joseph vendit la Menuiserie du Juif à un très bon prix.
Adieu Alexandrie, adieu — murmurèrent les lèvres d’
un Joseph qui laissait derrière lui des amis, son commerce, des années heureuses, de nouvelles perspectives,
une ville sage, la joie d’avoir vécu des choses merveilleuses et d’en avoir entendu d’autres
incroyables à croire si elles n’avaient pas été prononcées par les lèvres de l’Enfant.
De l’autre côté de l’horizon l’attendait le retour
de la douleur endormie sous les draps épais d’un subconscient cruellement
blessé. Retourner à Nazareth ? S’installer à Bethléem, son village ? Que ferait-il ?
Pendant l’absence de la Maîtresse du Nid la Cigogne de
Nazareth, la grande maison sur la colline, Jeanne, la sœur de Marie, avait
maintenu en bon état le patrimoine de son neveu Jésus. De ce côté-là, Joseph n’avait
aucun souci. Tout ce qui appartenait à sa femme lui appartenait ; Joseph pouvait donc
se consacrer à vivre de ses rentes et commencer à mener la belle vie. Seulement, aussi
prospère que fût l’héritage de sa femme, cette façon de penser ne lui convenait pas.
En tant que
En tant que père, Joseph se souciait davantage de l’avenir de
ses neveux que de celui de
son fils Jésus.
À cette époque, son beau-frère Cléophas avait mis au
monde toute une ribambelle d’enfants. Si Marie était restée célibataire, il aurait été plus que
probable que l’héritage de Jacob de Nazareth et son legs messianique soient
passés à l’homme de la maison ; auquel cas, l’avenir des enfants de Cléophas
aurait été lié aux biens de Marie.
Ce ne fut pas le cas. Tôt ou tard, les fils de
Cléophas devraient quitter la maison de leur tante Marie, s’établir et fonder
leurs propres familles. Ainsi, sans y réfléchir à deux fois, Joseph prit la décision
définitive de repartir à zéro, comme la première fois qu’il était arrivé à Nazareth, inconnu
de tous ceux qui ne le connaissaient pas, sans sol où tomber mort, le ciel pour
toit, les horizons pour murs de sa maison, la terre mère pour sol où
poser son corps, une pierre en guise d’oreiller sous les étoiles, ses fidèles chiens
assyriens montant la garde autour du feu, l’aurore à l’aube, l’étoile du
matin sous la Lune, Jérusalem au loin, en route vers la Samarie comme celui qui
s’enfonce dans un corps et voyage jusqu’au cœur par les artères inconnues de la
terre. Pourquoi pas ? Dieu ne nous a-t-il pas dotés de sa force pour garder l’esprit
toujours jeune ? Les forces finissent par faiblir, mais l’envie persiste au-delà
de la fatigue des os.
Bien sûr, rouvrir la menuiserie allait être une
tâche ardue, mais comme ces deux hommes ne manquaient ni de force ni
de courage pour repartir de zéro, eh bien voilà. D’ailleurs, les créatures ténébreuses qui avaient ordonné le Massacre des
Innocents et, à vrai dire, même si José ne semblait pas particulièrement
désireux de retourner dans son pays natal, lui aussi ressentait l’envie de retrouver sa
famille, de revoir ses frères et sœurs, de voir sa femme et son beau-frère
heureux dans les bras de la grand-mère de leurs enfants. Bref, la nature
humaine est tissée de fibres d’amour divin et a besoin de se baigner dans des larmes de
joie pour surmonter cette tendance innée qu’elle manifeste à ressembler aux
bêtes, qui ne rient ni ne pleurent.
Quant au travail, Joseph aurait pu
se consacrer aux activités agricoles, mais ce n’était pas son truc. Le métier de menuisier
d'ébéniste coulait dans ses veines, il battait dans son sang ; c'était sa vocation, il pouvait
enfoncer un clou les yeux fermés, polir la surface la plus rugueuse tout en discutant. La
campagne ? La campagne n'était pas pour lui, et il n'était pas fait pour la campagne. Les
talents de sa belle-sœur Jeanne avaient-ils failli à maintenir la propriété à flot ?
Oui, pour les affaires de la campagne, il y avait sa
belle-sœur Jeanne. Et quant à l’atelier de couture de Nazareth, les rênes étaient entre les
mains des ouvrières de sa femme, et celle-ci, désormais consacrée à sa famille, la première
chose qu’elle fit fut de laisser les choses telles qu’elles étaient.
L’Enfant, quant à lui, dès qu’il eut posé le pied en
Israël, il mourait d’envie de voir arriver le jour de son admission dans la communauté avec
tous les droits des adultes, ce qui avait généralement lieu à l’âge de
treize ou quatorze ans. Dans son cas, les choses se sont précipitées dès l’âge de douze ans
car son esprit fonctionnait mieux que celui d’une personne plus âgée. Je tiens à préciser que je ne
dis pas cela pour impressionner le lecteur. La vérité, c’est que l’Enfant est resté hyperactif
tout au long du trajet entre l’Égypte et Israël ; s’il n’en avait tenu qu’à lui, il se serait
mis à voler, ou à courir sur les eaux, et il ne se serait pas arrêté avant d’arriver à
Jérusalem. Il imaginait déjà tout cela. Il se frayerait un chemin jusqu’à la cour du Temple,
demanderait la parole et laisserait jaillir de sa bouche la vérité, toute la vérité et rien
d’autre que la vérité.
« Me voici, Jérusalem », murmure l’Enfant en laissant
l’Égypte derrière lui.
L’idée que se fait l’Enfant de sa destinée messianique est celle
que l’on retrouve classiquement dans la pensée populaire de l’époque. Le Fils de David se présente
cheval de gloire devant les puissances du Temple, rassemble autour de lui
tous les fils d’Abraham du monde entier et les conduit à la conquête des
confins de la terre.
Avec ces saintes intentions en tête, lors de la
cérémonie d’admission dans la communauté célébrée à l’âge de douze ans révolus,
Jésus se rend au Temple pour mettre sa stratégie en œuvre.
Le premier jour, il attire l’attention sur lui ;
le deuxième, la nouvelle se répand ; et le troisième, tous les Sages d’
Israël découvriront l’immensité de sa réalité divine. Le quatrième jour, le Messie sera sur son
trône, appelant à ses rangs toutes les armées du Seigneur à travers le monde.
Et il en fut ainsi. Du moins pendant les deux premiers jours.
Mais le troisième jour, il se passa quelque chose qui marqua son existence à jamais.
Émerveillées par l’intelligence de cet Enfant qui
en savait plus que tous les sages d’Israël réunis, les autorités du Temple
finirent par se rassembler pour prendre une décision sur ce qui se passait.
Parmi eux, un certain Siméon prit place autour de Jésus, lui-même
entouré des docteurs et des princes du Temple. Ce Siméon
était le vieillard qui avait salué l’Enfant nouveau-né et avait dit à son Dieu qu’il
pouvait désormais le laisser partir rejoindre ses parents, car il avait déjà vu le Christ.
Dieu ne semblait pas tout à fait d’accord avec
Siméon. Au lieu de l’emmener au Ciel, il le laissa encore sur Terre.
Dès qu’il vit l’Enfant, ce Siméon reconnut le
Fils de Marie. Émerveillé par ce qu’il vivait, il prit la parole alors que
tous étaient déjà convaincus d’avoir devant eux le Fils de David.
« Dis-moi, mon fils », rompit le silence Siméon.
Et il continua à prononcer des paroles d’une sagesse
inconnue de l’Enfant et de tous.
« Que se passera-t-il quand tu seras parti ? Car tu devras
partir. Les hommes retourneront-ils à leur ancien quotidien ou
penses-tu peut-être que le Christ restera pour toujours parmi nous ? »
De quoi ce vieillard lui parlait-il donc ?, se
demanda l’Enfant.
Ce vieillard lui disait, au milieu des
protestations de tous ses collègues, que le Christ devait se retrouver entouré d’une meute
de chiens, porter tous les péchés du monde, s’offrir en Agneau
expiatoire.
« Mais s’il s’assoit sur son trône, comment
les Écritures pourront-elles s’accomplir ? », conclut ce Siméon.
L’Enfant resta pétrifié. Était-il le Serviteur de Yahvé
des prophéties d’Isaïe ?
Ce n’était pas que l’Enfant ne connaissait pas les prophéties. Il
connaissait les livres prophétiques par cœur. Ce qui le bouleversait, c’était l’
interprétation que Siméon en donnait. C’était une sagesse aussi nouvelle et
inconnue pour Lui qu’elle l’était pour les autres qui l’écoutaient.
L'ÉPÉE DE DAVID
La légende racontait que le grand guerrier avait exécuté la
danse de la victoire autour du cadavre de l’ennemi. Elle racontait également que
ces barbares avaient dérobé le secret du fer aux héros de Troie avant
qu’Énée ne succombe à la ruse des Achéens.
Parmi ces monstres sans âme, le plus horrible
était toujours le chef. Le chef n’était pas toujours le plus grand, mais il était toujours le plus
cruel, le plus terrible, le plus impitoyable, le plus meurtrier et le plus malfaisant. En cette
occasion, le plus grand, le plus cruel et le plus impitoyable des barbares imaginables s’étaient
réunis en une seule et même personne. Il s’appelait Goliath. Son épée était aussi grande que
celle de cet autre guerrier que les Espagnols appelaient Rodrigo Díaz de Vivar, celle
qui tranchait d’un seul coup cinq têtes de Maures alignées en file indienne. Personne ne
voulait s’approcher à moins de trois mètres du Cid Campeador ; ces trois
mètres correspondaient à la longueur de son arme, de l’épaule à la pointe de cette épée
en acier espagnol. Bras et épée, ne faisaient qu’un avec ce guerrier castillan
qui, en stature, n’avait guère ou pas du tout à envier celle du Philistin, ce voyou et
ce fanfaron qui commit la terrible erreur d’ôter son casque devant le
petit berger frondeur.
La légende raconte que David ramassa l’énorme
épée du géant et s’en servit pour lui trancher la tête d’un seul coup. Et elle ajoute
que le guerrier hébreu combattit avec elle à la tête de ses armées. De quoi
nous devons déduire que si ce David était beau de visage, il n’était en aucun cas
de petite taille ni doté de bras délicats et fins. Ce n’était pas un géant, mais
il ne ressemblait certainement pas à un nain.
Au début de son règne, l’épée de Goliath fut le
symbole royal par excellence qui conférait à celui qui en était en possession le
trône de Juda. Salomon la reçut et Salomon la transmit à son fils. Roboam la transmit
au sien, celui-ci au suivant, et ainsi de suite, de main en main, pendant les cinq siècles
qui s'écoulèrent entre le couronnement de David et le dernier roi de Jérusalem.
Nabuchodonosor l'arracha des mains du dernier
roi encore en vie de Juda et jeta cette épée de musée parmi les autres trésors que
ses armées avaient amassés aux quatre coins du monde. Il la trouva si grande et si lourde
qu’il la prit pour un objet de décoration. Il l’oublia et elle y serait
restée pour toujours si, après avoir conquis Babylone, Cyrus le Grand ne l’avait pas
remise au prophète Daniel afin qu’il fasse de ce symbole sacré
des Hébreux ce que son esprit lui dicterait.
De plein droit, l’épée de David, l’épée
des rois de Juda, revenait par héritage à Zorobabel. Mais le prophète
Daniel la lui refusa, car ce n’était pas par l’épée qu’il devait reconquérir la
Patrie perdue. L’épée de Goliath resterait dans la Grande Synagogue des
Mages d’Orient jusqu’à la naissance du Fils de David.
Nous ne savons pas comment l’épée de Goliath est parvenue entre les mains du Cid
Campeador. Ce que nous savons avec certitude, c’est que cette
épée était celle que Joseph tenait à la main le jour où il entra dans le Temple
à la recherche du Fils de Marie.
L’épée de David était un cadeau des Rois mages au
père du Messie. C’était à lui de la garder jusqu’au jour du couronnement de
son fils.
Les Rois mages offrirent bien des choses à Joseph.
L’or, l’encens et la myrrhe furent les trois derniers cadeaux qu’ils
lui firent ; mais ceux-ci étaient destinés à l’Enfant. Auparavant, ils avaient offert à Joseph un
cheval ibérique qui volait comme une étoile filante et était capable de traverser la
Samarie sans boire ni se reposer. Et trois chiens issus de la même portée,
héritiers des chiens que les rois de Ninive emmenaient avec eux lors de leurs
chasses au lion. L’un s’appelait Deneb, l’autre Sirio, et le troisième Kochab.
Joseph ne les sortait jamais tous ensemble. Ils se ressemblaient tellement que ceux qui ne connaissaient pas Joseph
croyaient qu’il ne possédait qu’un seul spécimen de cette espèce en voie d’extinction.
Ils étaient dociles comme des agneaux aux pieds de leur maître, mais plus féroces que le
pire démon de l’enfer le plus effroyable s’ils sentaient le danger. Ses trois
chiens, son cheval ibérique et l’épée de Goliath furent les trois choses que Joseph
emporta avec lui de Bethléem le jour où Élisabeth lui dit :
« Mon fils, toutes ses sœurs se sont mariées et sont
heureuses ; le garçon est déjà en pleine fleur et possède toute la grâce de son père.
Cléophas est fort, grand, intelligent, il ne tardera pas à trouver celle qui l’aimera à la
folie. Très bientôt, la Fille de Salomon sera libérée de son vœu, n’est-ce pas ce
que le Fils de Nathan attendait depuis toutes ces années ? »
Et José emporta avec lui à Nazareth une quatrième chose, qui
lui était la plus précieuse de toutes : le document généalogique de sa Maison. Mais revenons-en
à ce dont nous parlions.
À deux reprises seulement dans sa vie, la main de
Joseph s’est portée instinctivement sur l’épée de son père David. Que son bras se soit
levé ainsi en dit long sur la stature de cet homme et la force de son bras. La première fois, c’était
lorsque Joseph est allé chercher Marie chez Élisabeth, la mère du Baptiste. La
seconde, lorsque Joseph est entré dans le Temple pour chercher le Fils de Marie.
Que se serait-il passé si, au lieu de dire à ses parents
ce qu’il leur a dit, l’Enfant avait dit à Joseph : « Fils de Nathan, remets-moi
l’épée des rois de Juda » ?
TU ES POURRIE ET TU RETOURNERAS À LA POUSSIÈRE
Qu’est-ce donc que cet
ancien a révélé à l’Enfant ? Qu’est-ce que cet homme lui a montré pour que le Fils de
Marie renonce à ses projets ? Que lui a-t-il dit ? Pourquoi cet Enfant s’est-il tu
et a-t-il renoncé à monter sur le cheval du Fils de David, ce prince vaillant et
impétueux qui, selon l’interprétation populaire des Écritures, à la tête de
ses armées, devait apporter la paix de Dieu au monde entier ? Pourquoi celui
qui était entré dans le Temple, prêt à se révéler et à revendiquer ce qui lui appartenait
de droit humain et divin, a-t-il soudainement abandonné ses projets messianiques et est-il parti
à la suite de « ses parents » sans dire un mot ?
Que ce vieillard – dont nous découvrirons l’identité dans
la deuxième partie – a révélé à l’Enfant la sagesse que vous connaissez tous par la bouche
de l’Église catholique depuis l’époque des apôtres, cela ne fait aucun doute. Mais
il y a eu plus, bien plus encore, cela aussi.
Et la seule façon de découvrir ce qui lui est passé par la
tête est de nous mettre à sa place. Mais pas de la manière arbitraire qui nous
plaît le plus et qui nous semble conforme à notre nature. Pendant un instant, nous allons
oublier tout ce que nous avons entendu et nous allons nous mettre à sa place. Et
pour cela, nous allons accepter la thèse catholique de l’Incarnation du Fils de Dieu.
Nous allons l’adopter à tous les niveaux et la pousser jusqu’à ses dernières
conséquences.
Envisageons la possibilité que cet
Enfant ait été le Fils de Dieu en personne. Pas n’importe quel fils à notre image et
à notre ressemblance, par adoption ; pas même un fils de Dieu à l’image et
à la ressemblance des anges que l’on voit, dans le livre de Job, en présence de
Dieu. Non, nous allons partir du principe que cet Enfant était un fils de Dieu à la
manière de celui qui est le Fils unique de son Père, car il a été engendré de son Être. Et
qu’en sa qualité de Fils unique, il répond à toutes les exigences que le Credo
catholique : Lumière issue de la lumière, vrai Dieu issu du vrai Dieu. C’est
une possibilité. Une possibilité que nous allons examiner dans toute l’étendue de sa
magnitude.
Le premier à avoir assumé cette possibilité fut
Jésus lui-même. Dans sa doctrine, il s’est proclamé Cause métaphysique de la Création, c’est-à-dire
la raison pour laquelle Dieu fait toutes choses, y compris notre
univers. C’est depuis cette position de Fils unique que Jésus a répondu aux
Juifs qui lui demandaient son âge : « Il existait déjà avant Abraham », ce qui est
logique si l’on considère qu’en tant que Cause métaphysique de la Création, sa présence
était nécessaire dès le commencement et avant même que l’action ne commence. Fidèle
à lui-même, Jésus a de nouveau proclamé pour lui-même cette condition de Raison
métaphysique lorsqu’il a affirmé que « son Père lui montre tout ce qu’il fait ». Le reste,
à savoir qu’il nous invite à assister au Spectacle lors des prochains Actes créateurs, est
simplement accessoire. C’est quelque chose qui n’a pas sa place ici pour l’instant. La thèse
que nous défendons est que lorsque Dieu a inauguré le Commencement et créé les Cieux et la
Terre, son Fils unique était à ses côtés et c’est par amour pour Lui qu’Il s’est disposé à
nous créer, nous, le genre humain.
Tout était parfait. Jusqu’à ce qu’Adam commette l’erreur de
se laisser séduire par la ruse du Serpent.
Indépendamment du dilemme que nous posent la perfection
divine et la liberté humaine, ce qui importe vraiment, c’est que le Fils
de Dieu a vécu la condamnation d’Adam comme quelque chose qui le touchait directement.
Il ressort des Écritures que Dieu et son Fils
ont abandonné Adam et Ève pendant un certain temps. À leur retour, ils se sont retrouvés face au
fait accompli. Son Père a compris tout ce qui s’était passé, a jugé l’affaire et,
dans la colère du Juge de l’Univers, a prononcé sa sentence contre tous les acteurs. Il a
juré au Serpent qu’un fils d’Adam se lèverait et lui écraserait la
tête. Il a condamné Adam et Ève à mourir.
Stupéfait, abasourdi par cette rébellion contre
Dieu, son Fils, frère d’Adam défunt, sentit le sang lui monter à la
tête et rêva du Jour de la Vengeance de Yahvé.
Mais ce Jour de la Vengeance n’était pas pour demain ni
pour après-demain. En réalité, personne ne savait quand il viendrait. Le Fils de Dieu savait seulement
qu’au fil du temps, la perte d’identité de l’Homme que Dieu
avait créé ne cessait de s’aggraver. Elle devint si grande, et la haine qui, par
sa faute, s’accumulait contre les anges rebelles lui parut si immense
qu’il demanda de tout son Être à son Père de l’envoyer en personne sur Terre pour
affronter le Diable en personne. Une fois le Diable vaincu, la couronne d’Adam reviendrait au
Vainqueur ; et le Vainqueur et le Fils de Dieu étant une seule et même personne pendant son
règne, le genre humain sortirait de l’enfer où il avait été précipité et
reprendrait le chemin pour lequel il avait été créé et dont la Trahison de Satan l’avait
écarté.
Le Fils de Dieu vint donc sur Terre, le
sang bouillonnant dans ses veines, prêt à essuyer les larmes de notre monde. Son épée
était dans sa bouche, c’était sa Parole. Pour conquérir le monde, il n’avait pas besoin de l’
épée de Goliath, il lui suffisait d’ouvrir la bouche et d’ordonner aux vents de
se lever, aux armées de déposer les armes. Il apporte la Paix,
son étendard est celui d’une Santé qui triomphe de la Mort et conduit les hommes vers
l’Immortalité.
L’immortalité ?
Ai-je dit « l’immortalité » ?
« Eh bien oui, mon fils, mais vas-tu te rebeller contre la
sentence de ton Père ? » lui dit ce Siméon. « Pour nous sauver, vas-tu
te condamner toi-même ? Pour sauver le présent, vas-tu condamner l’avenir ?
Certes, ton Père t’a envoyé affronter le Malin et tu lui écraseras la
tête, mais si tu brises les murs de notre prison en défiance du jugement divin,
en quoi te distinguera-tu de celui contre qui tu es venu venger la mort de
notre père Adam ? Car le jugement de Dieu est immuable : tu es poussière et tu retourneras à la poussière.
Tel est notre sort. Ton Père et Dieu t’a-t-il dit : « Va leur annoncer la fin
de leur captivité ; libère-les et accorde-leur l’Immortalité à laquelle ils aspirent depuis que
je les ai créés » ? Ne vois-tu pas, mon fils, qu’en te laissant emporter par l’amour que tu nous portes, tu
t’entraînes toi-même à la perdition et tu entraînes avec toi toute la Création ?
Qui d’autre que le Juge de nous tous peut sceller notre liberté ? Mais s’il a
conféré ce pouvoir à son Fils, alors fais selon ta volonté. »
LA PENSÉE DU CHRIST
Que le Fils de Dieu n’avait pas besoin d’être crucifié
pour retrouver sa condition surnaturelle, c’est ce que nous ont montré les évangélistes dans
l’épisode de la Transfiguration. La Transfiguration dont ils parlent était justement cela,
la réponse à cette question si simple. La nécessité de la mort du Christ
dont ils parlent dans leurs évangiles se réfère aux fondements de la doctrine
du royaume des cieux. S’il y avait nécessité de la mort du Christ, ce n’était pas en raison
d’une incapacité de Jésus à retrouver sa condition divine. Pour retrouver sa
condition divine, Jésus n’avait qu’à le désirer.
Lorsqu’il revint à Nazareth, ce qui arriva réellement
à l’Enfant, c’est qu’il renaquit. Le Fils de Dieu qui s’était fait homme et qui mourait
d’envie de grandir, sans jamais voir le jour où il pourrait s’asseoir parmi les adultes, s’est enfin
glissé dans notre peau. Dieu est là-haut et nous sommes ici-bas, et tout le dilemme
de l’humanité passe par un pont sur des sables mouvants. Comment connaître la
pensée de Dieu ? Comment découvrir son plan de salut universel et éternel ?
C’était désormais un homme qui se posait toutes les
questions que tous les hommes se posaient et auxquelles aucun ne répondait. C’était désormais le Christ
qui levait les yeux vers le ciel et regardait Dieu face à face, cherchant à connaître
ses pensées. C’était désormais le Fils de l’Homme qui reconnaissait son ignorance et
regardait Dieu en quête de sa sagesse
Mais tu as douze ans. Et tu as toute une
vie devant toi. Et chaque jour où tu te lèves, tu te lèves avec cette Croix. Et chaque année qui passe,
chaque année qui passe, cette Croix te pèse davantage. Et que tu le veuilles ou non, ce poids te
fera sombrer plus d’une fois.
Tu peux tout faire et tu ne fais rien ; tu vois le monde
autour de toi vivre en enfer et tu ne peux rien faire, alors que tu as le
pouvoir de tout faire. Tu peux sauver le Présent et condamner l’Avenir, ou laisser
le Présent vivre son Destin et garder ta Liberté pour le moment où le prisonnier
sortira de prison. Tu l’attendras de l’autre côté de la porte pour le guider
vers un Nouveau Jour de liberté qui ne s’achèvera jamais. Jusqu’à ce Jour-là, le monde
devra suivre son chemin, et jusqu’à ce que ton Heure arrive, tu devras sombrer à maintes
reprises dans de profondes dépressions, et tu n’auras personne pour te soutenir, il n’y aura
personne à tes côtés avec qui partager ton destin, personne ne te tendra la main, personne
ne te viendra en aide, car personne ne sera à tes côtés pour savoir ce qui t’arrive et pourquoi
tu t’enfonces jusqu’à te noyer.
Tu es Jésus de Nazareth, un jeune homme riche,
tu as tout ce qu’un homme peut désirer et tu ne prends que ce que tu veux. Tu n’as
besoin de rien ni de personne. On t’ouvre les portes partout où tu vas ; on t’appelle
« seigneur » et ta parole vaut de l’or pour ceux qui font affaire avec toi. Personne ne connaît ton
secret ; seulement une Femme. Son mari est mort quand tu avais environ vingt ans,
et Cléophas aussi. Il ne reste plus qu’elles, ta Mère et sa sœur
Jeanne ; elles seules savent qui tu es. Mais aucune ne sait où tu vas, ni quels sont
tes projets. Tu es seul. Quand les tempêtes s’abattront sur ton esprit, tu n’auras
personne à serrer dans tes bras pour lutter ensemble contre la tempête. Si tu ne
deviens pas fou, ce sera uniquement parce que tu es celui que tu es, mais même en étant celui que tu es,
tu devras subir la tempête en pleine campagne, sans toit ni abri contre l’
eau qui tombera en trombes sous un ciel couvert de ténèbres sur ton corps
mortel. Ce que tu vas faire est d’autant plus amer que la vie que tu
mènes est douce.
Pour celui qui meurt de faim, le pain dur a le goût de la gloire,
mais si tu donnes ce même pain à celui qui mange des petits pains, il s’y cassera les
dents. Les tiens, Jésus, sont habitués à manger le meilleur pain. Ton corps
est habitué aux vêtements les plus raffinés. Et tu vas conduire une armée d’
hommes vers le même sort que le tien. Ne vas-tu pas sombrer ? Leurs fantômes ne t’attaqueront-ils pas dans
tes rêves ? Ne te réveilleras-tu pas à genoux dans les déserts, implorant miséricorde ?
Ne seras-tu pas tourmenté par les visions de leurs corps déchiquetés par les bêtes sauvages des
cirques romains, tandis que tu regarderas le Ciel en demandant la fin de la condamnation
contre Ève et ses enfants ? Combien de temps durera pour toi chaque année que tu vivras ? Les vingt
années qui t’attendent ne seront-elles pas pour toi une éternité ? Tu les as devant les
yeux. Ils sont tous purs. L’un après l’autre, ils sont tous innocents. Leur seul crime est de
t’aimer par-dessus tout. Ils t’aiment plus que le temps, plus que l’
immortalité, plus que tous les trésors de l’univers. Tu es leur vie. Et
ils sont là, suspendus à leurs croix, acteurs d’un spectacle sanglant, ode à
une folie, chantant en l’honneur des larmes que, pour eux, toi, Jésus,
tu as versées dans le désert, lorsque tu disparaissais mystérieusement et que tu revenais sans
dire à personne d’où tu venais ni ce que tu avais fait. Ils ont vu tes
larmes et ont adouci ton cœur le jour de leur martyre afin de ne pas éveiller dans
ta poitrine le cri de la vengeance. Ne vas-tu pas souffrir dans ta chair le crime commis contre tes
centaines de milliers de petits frères, que tu conduiras à la croix sans
aucun délit pour lequel ils pourraient être reconnus coupables ? T'aimer sera leur délit. Ne vas-tu pas
implorer la miséricorde de ton Père ? Ne vas-tu pas chercher une autre alternative viable ? Et pourtant,
le Calice est plein et tu devras le boire jusqu’à la dernière goutte. Un
espoir te soutient, mais tu ne peux en parler à personne, tu ne peux avec personne
partager la joie infinie dans laquelle tout ton être se réjouit lorsque, en
regardant vers celui qui siège sur le trône du Jugement dernier, tu vois, tu contemples et tu
te regardes toi-même.
JÉSUS-CHRIST
Nous ne savons pas à quel moment de la vie nous franchissons la
frontière entre l’enfance et l’adolescence ; ni à quel moment nous avons cessé d’
être jeunes pour devenir adultes. Il ne semble pas y avoir de règle générale ;
c’est quelque chose que chacun découvre par lui-même et vit à sa manière.
Si tel est le cas pour nous, combien il est
plus complexe d’appliquer notre psychologie à quelqu’un comme le Jésus des
Évangiles !
Une fois que nous avons adopté la démarche consistant à le voir tel qu’il se voyait
lui-même, après avoir expérimenté, dans la mesure où notre compréhension nous le
permet, ce qui se passait dans son esprit, poursuivons notre chemin. Il reste encore de nombreux domaines
inaccessibles à l’intelligence des siècles passés, et qui, soumis à l’
imagination de ceux qui ont voulu y pénétrer, nous sont parvenus
déformés, à l’instar de tableaux altérés par les passions des copistes.
Si, à un moment donné, j’ai laissé libre cours à mes
propres passions, le lecteur, en tant qu’être libre, se doit à lui-même de
reconstituer le fil historique à partir des caractéristiques de
sa propre intelligence. L’auteur ne peut que désigner l’horizon et peindre ce
qu’il voit de ses propres yeux, et bien que la structure de l’œil soit la même pour
tous, la manière de voir les choses revêt un caractère personnel et intransférable.
C’est à partir de cette perspective personnelle et de cette compréhension individuelle que l’
auteur recrée ce qu’il écrit ; le lecteur devra l’adapter à sa propre
façon de rire, de pleurer, de haïr, d’aimer, de comprendre et même d’ignorer.
Revenons donc avec Jésus à la maison de ses
parents à Nazareth, et à partir de ce qu’il a découvert, sachant désormais ce qu’il venait de
découvrir, la Croix du Christ, sa Croix, essayons d’ouvrir l’horizon de ses
souvenirs aux reflets purs de la réalité telle qu’ils l’ont vécue, Lui et les siens.
L’Enfant qui descendit à Jérusalem était à tous
égards, vu à travers les yeux d’un étranger, un petit monsieur. Son cousin Jacques,
par exemple. Jacques avait deux ans de plus que son cousin Jésus, et pourtant,
alors que ce dernier n’avait encore jamais tenu un marteau ni ne savait ce que c’était que d’enfoncer
un clou, Jacques, fils de Cléophas, était déjà un as, le
garçon s’étant pleinement investi dans son rôle d’apprenti charpentier. Père de ce Jésus, un
garçon grand et extrêmement intelligent, Joseph dut essuyer plus d’une critique pour
sa manière d’élever son fils unique. Il le gâtait, lui disaient-ils.
Nous n'allons pas parler d'envie ni mettre en scène
des passions que nous aurions tous préféré ne jamais connaître. La vérité, c'est que la
mentalité des petits villages a toujours été un véritable foyer de l'
ignorance la plus flagrante et la plus ennuyeuse.
Les critiques adressées à Joseph concernant la manière dont il élevait son
aîné ne disaient rien à Marie et ne pouvaient être prises plus au sérieux,
puisque l’Enfant était qui il était. Cet Enfant qu’on critiquait était l’héritier de
la fille de Jacob. Une grande partie de tout ce que les Nazaréens voyaient autour d’eux
appartenait au « petit Jésus ». Si ses parents ne voulaient pas qu’il
touche aux clous et aux marteaux, qui était-on pour leur en faire le reproche ?
Le fait est qu’à son retour de Jérusalem, cet
Enfant a rompu avec le rôle de « petit monsieur » qu’on lui attribuait et s’est attaché à son père
avec l’obéissance et la diligence du bon garçon dynamique que tout père
rêve d’avoir pour fils.
Marie le voyait finir sa journée en retard. De toute sa vie, son Enfant n’avait jamais soulevé une planche, et
tout à coup, il ne cessait de réclamer du travail. Il suffisait que son père ouvre la bouche pour qu’il
lui obéisse. Même Joseph lui-même le regardait en se disant : « Qu’est-ce qui t’arrive, mon fils ? »
Mais pas seulement à la menuiserie. Si tante Jeanne avait
besoin qu’on lui fasse une commande, le fils de sa sœur était là pour
tout ce qu’il fallait. S’il fallait aller à la campagne cueillir des amandes ou moissonner
le blé, son neveu Jésus était le premier sur place dès l’aube. Il ne se
plaignait jamais, ne répondait jamais, ne disait jamais « non ». Ni à ses proches, ni à
quiconque lui demandait une faveur. Comment n’aurait-il pas fini par s’épuiser!
C’était comme s’il ne voulait pas réfléchir, comme s’il avait besoin
d’oublier quelque chose. Il avait besoin de se consacrer à l’activité physique. Il avait mal aux
bras et ses tendons tremblaient de fatigue, mais il ne disait jamais non et
n’abandonnait jamais. Il se levait le premier et se couchait le dernier. Il ne jouait plus avec
les enfants du village. Il ne parlait plus, sauf quand on lui posait une question. Le changement fut
si brusque, si colossal, si surprenant que sa Mère s’asseyait au bord de son
lit pendant que son Enfant dormait, se demandant ce qui se passait dans cette tête.
Avant, son Enfant lui parlait, lui racontait tout ce qui lui arrivait. Depuis leur retour de
Jérusalem, son Enfant était devenu une autre personne, il était comme un inconnu pour Elle. Pour
tout le monde, il était tel qu’il devait être : un garçon obéissant et silencieux qui ne
coupait jamais la parole aux aînés et ne répondait pas quand on le grondait pour
quoi que ce soit. Mais pour Elle, son Enfant était en train de devenir un inconnu.
« Il devient un homme », lui disaient-ils. Cela ne
lui suffisait pas. Elle savait que, quoi qu’il arrive à son
Enfant, cela ne pouvait s’expliquer par l’expérience humaine. N’avait-elle pas vécu l’
effondrement de son Enfant à Alexandrie ? Pour ceux qui l’avaient vu assis à la
porte de la menuiserie du Juif, la tristesse de l’Enfant pouvait s’expliquer par
un caprice que son père lui refusait et qu’il lui interdisait de redemander.
Aussi simple que cela ?Loin de là! Elle savait que son Fils ne
fonctionnait pas comme les autres enfants.
À cette occasion-là, à Alexandrie, Marie
avait trouvé le moyen de se frayer un chemin jusqu’au cœur de son Enfant. Mais cette
fois-ci, cela lui semblait tout à fait impossible. La seule chose qu’elle pouvait faire était de s’allonger
à ses côtés et de s’endormir en gardant ses rêves, car quelle que soit la raison de ce qu’
il traversait, cette fois-ci, son Enfant ne lui ouvrirait jamais les portes de son esprit,
ni ne lui permettrait de trouver le chemin vers son cœur.
Ce n’était pas qu’elle fût triste ou qu’elle portât un chagrin
si grand que la simple idée de le partager lui parût impossible à l’Enfant. Elle
savait que c’était quelque chose de plus profond ; si profond que même en le regardant dans les yeux, son
regard se perdait dans l’étendue des yeux de Jésus sans jamais atteindre l’
horizon derrière lequel son Fils cachait ses pensées.
« Qu’as-tu, mon fils ? », se demandait-elle toute seule,
sachant que son Enfant ne lui donnerait jamais la réponse.
LA MORT DE CLÉOPHAS
Cléophas, le père de Jacques le Juste et de ses
frères, était un homme béni. S’il est vrai qu’avant la mort, l’être humain
revit les années passées en ce monde, les derniers instants du frère de
Marie furent heureux.
La seule peine qui aurait pu assombrir ses
souvenirs lumineux, c’était que son père soit mort peu après sa naissance, mais même cette
peine ne put troubler ses derniers instants. Sa sœur Marie transforma
cette absence physique en une présence angélique toujours attentive à son
enfant.
À présent qu’il était à deux doigts de franchir la
porte de la mort, Cléophas pouvait se souvenir en souriant de la manière dont sa sœur
aînée avait su atténuer l’absence de leur père en le transformant en son propre ange
gardien. Comment aurait-il pu douter de l’innocence de sa sœur Marie le
jour où sa mère lui avait raconté l’Annonciation ?
Il fut le premier homme au monde à connaître le
mystère de l’Incarnation, et le premier à croire les yeux fermés en la
Vierge qui concevrait le roi Messie. C’est sa mère qui l’avait pris à part et
lui avait tout expliqué en détail. « Mon fils, voici ce qui va se passer, ceci, cela et cela, et je veux que
tu fasses ceci, cela et cela. »
Cléophas oublia sa femme et ses deux jeunes
enfants, sella son cheval, prépara la jument pour sa sœur, et, sans donner plus d’
explications que nécessaire à son beau-frère, ouvrit la voie à la Vierge à
travers la Samarie.
Mon Dieu, comme il était beau, tel un chérubin sur son
cheval de feu, le regard d’aigle scrutant l’horizon, l’épée
prête et affûtée pour tracer autour de sa Sœur le cercle que le soldat
romain inconnu avait tracé autour du grand roi d’Asie. « Si tu franchis la
ligne, tu déclares la guerre à Rome ; si tu fais demi-tour, pars en paix. Si
tu veux la guerre, tu l’auras. »
Son beau-frère lui donna pour compagnie deux de ses chiens,
Deneb et Kochab. Ces derniers, derniers représentants de leur race, semblaient avoir été
contaminés par la tension de leur jeune frère humain ; Deneb ouvrait la marche,
Kochab surveillant l’arrière-garde.
La Vierge serait descendue seule en Judée sans autre
protection que la confiance qu’elle plaçait dans le Seigneur par l’intermédiaire de son ange Gabriel. Mais c’était
si beau de voir son Cléophas l’envelopper du manteau de sa foi absolue en son
innocence.
Quelque temps avant que ne soit découvert à Nazareth l’
état de grâce dans lequel se trouvait la femme du charpentier, état de grâce dont
tout le voisinage parlait, un jeune garçon de Judée, de
Jérusalem même, arriva à Nazareth à la recherche de Joseph. Il apportait un message de Zacharie. Son contenu
laissa Joseph bouche bée et songeur. « Élisabeth était enceinte ».
Lorsque, peu après, sa belle-mère décida de lui envoyer
Marie chez Élisabeth, afin qu’elle l’aide pendant les derniers mois de la grossesse de
Jean, Joseph trouva cela naturel. Mais ce qu’il ne trouva plus aussi logique, c’est que ce soit
Cléophas qui le devance et accompagne Marie vers le sud. À présent, sur son
lit de mort, Cléophas se souvenait avec tendresse de l’air surpris que fit son
beau-frère en l’entendant, lui, un jeune garçon à ses yeux, prononcer les paroles d’un homme
mûr.
« N’en dis pas plus. La conversation est terminée.
Ma mère décide, sa fille obéit, et moi, son fils, j’exécute. Jusqu’au jour de ton
mariage, ta fiancée est soumise à l’autorité de ma mère. Il n’y a rien d’autre à
dire, Joseph. À notre retour, nous nous reverrons. » Joseph resta là à le regarder avec
le regard de celui qui découvre l’homme dans le jeune garçon et qui est ravi qu’il en soit
ainsi, car c’est ainsi que les choses doivent être.
Zacharie et Élisabeth s’étaient retirés dans leur maison de
campagne dans les montagnes de Juda, loin de Jérusalem. Cela faisait déjà quelque temps que le
fils d’Abias s’était retiré de la fonction officielle qu’il avait occupée toute
sa vie dans la hiérarchie bureaucratique du Temple. Et il ne l’avait fait que quelques
mois auparavant, car le sacerdoce étant à vie et n’ayant pas
d’enfants, son tour de service l’obligeait à rester en fonction jusqu’à sa mort ou jusqu’à ce qu’une maladie l’en
empêche.
En bonne santé et longévif à une époque où l’espérance de vie
moyenne des hommes dépassait à peine la cinquantaine, Zacharie, bien qu’il eût
pu mettre le service de son père à la disposition du Temple, préféra rester
à son poste sacré jusqu’à ce que la mort ou la maladie l’obligent à
se retirer. Et c’est précisément ce qui s’est produit. Car, devenu muet, il ne put plus
continuer à adopter cette attitude d’inamovibilité qui lui avait valu tant d’ennemis.
La gestion du trésor du Temple incombait
aux familles sacerdotales détentrices des vingt-quatre quarts d’
adoration. Le président de ce conseil d’administration était le grand
prêtre, qui était lui-même élu parmi ces vingt-quatre familles. En règle
générale, le siège se transmettait de père en fils. Mais il arrivait parfois que
ce qui était arrivé à Zacharie se reproduise.
Zacharie n’avait pas d’enfants à qui transmettre son
siège. La chose naturelle dans ce cas était de mettre le service à la disposition du conseil des
saints et d’élire un successeur parmi les familles. Comme on le comprendra, il ne
pouvait manquer quelqu’un pour mettre sur la table l’argent nécessaire à l’
achat de ce poste vacant.
Contre nature et sans nécessité, Zacharie s’est fait
de nombreux ennemis en refusant catégoriquement de vendre son « Turne ». Personne ne pouvait l’obliger
à mettre à la disposition du Conseil le « Turne » de son père. Et il ne l’a pas fait.
Personne n’a jamais su ce que l’ange avait dit à Zacharie,
mais les conséquences de cette Annonciation furent miraculeuses pour ses
ennemis. Muet, le fils d’Abias fut contraint de mettre à la disposition du
Conseil son tour de service, de signer sa démission et de se retirer de sa fonction.
Zacharie se retira dans la maison de campagne que lui et son
épouse possédaient dans les montagnes de Juda. C’était une maison de campagne, loin du monde et de son
agitation, à laquelle seul Siméon le Jeune, le dernier survivant de la lignée des
Précurseurs, avait accès. À part Siméon le Jeune, ils ne recevaient aucune visite. La
raison ?
Eh bien, la raison était le miracle que vivaient alors
les parents de Jean-Baptiste.
Sur son lit de mort, Cléophas se souvint de la
merveille qu’il avait vécue le jour où il avait rencontré ses « grands-parents ». Zacharie sautait
de joie, et quant à Élisabeth, sans ses cheveux blancs comme
la neige, personne n’aurait pu jurer que cette femme avait déjà dépassé les
soixante ans. Le garçon lui ressemblait, à son grand-père. Il ne parlait pas, mais il n’arrêtait pas de
bouger. Un seul autre couple dans toute l’histoire du monde avait vécu un miracle
de cette nature : Abraham et Sara, bien sûr.
Depuis le porche de la maison de campagne de ses
grands-parents, Cléophas se souvenait avoir regardé l’horizon en se disant : « Qu’est-ce
qui t’arrive, Joseph, pourquoi mets-tu tant de temps ? ». Comment recréer la joie de ce
jeune garçon lorsqu’il vit Joseph apparaître dans la vallée, galopant à toute allure à travers la
plaine ! Les larmes ne lui montèrent-elles pas aux yeux lorsqu’il vit ce géant
s’agenouiller aux pieds de la Vierge pour lui demander pardon d’avoir douté de son
innocence ?
Le jour où Joseph lui annonça qu’il emmenait Marie
et Jésus loin d’Hérode, Cléophas le regarda dans les yeux comme pour lui dire :
« Et toi, tu as cru que j’allais rester ici pendant que tu emmenais
ma sœur au bout du monde ? ».
Dès la première fois qu’il avait vu ce grand
maigrichon, Cléophas avait tout de suite plu à Joseph. Et ils ne se sont plus jamais
séparés.
Père d’une famille nombreuse qui semblait ne jamais
en finir, Cléophas ne critiqua jamais Joseph pour le comportement de son fils Jésus ni
pour la manière dont Joseph l’éduquait. Si son fils Jacques se cassait les poings
contre les coins des planches tandis que son neveu Jésus partait
parcourir les collines, Cléophas voyait cela avec les yeux de celui qui, après tout,
avait autrefois été le petit maître du Nid de la Cigogne. C’était ainsi que sa propre mère l’avait élevé.
De tous les enfants de Nazareth, Cléophas était le
petit prince qui n’avait ni travaillé ni eu besoin de se donner du mal pour donner un
coup de main à la famille. Sa sœur Jeanne se débrouillait toute seule pour s’occuper des champs ; sa
sœur Marie dirigeait l’atelier de confection le plus rentable de la région. De temps
en temps, la grand-tante Élisabeth venait de Jérusalem les bras chargés de cadeaux. Allait-elle
oublier l’enfant de la maison ?
Quelle était sa mission dans cette vie ? Profiter de la vie !
Son neveu Jésus lui rappelait tellement lui-même que
Cléophas riait en voyant José se débattre tant lorsqu’il devait défendre
son Jésus devant ses amis et ses voisins.
Lui aussi, le changement si brusque de son neveu à
son retour de Jérusalem le prit par surprise et le laissa émerveillé. Comme sa
sœur, lui non plus ne comprenait pas ce qui se passait dans la tête de son
neveu. Le seul qui semblait comprendre l’Enfant, c’était Joseph.
Joseph était le seul à ne pas paraître
surpris. Il était le seul à sembler savoir parfaitement ce qui lui
arrivait, et, tout comme l’Enfant lui-même, Joseph suivait la règle de ne rien dire à
personne. Avec sa Mère et son oncle Cléophas, Jésus se sentait mal à l’aise car il
lisait dans leurs yeux ce qu’ils pensaient. En revanche, avec Joseph, l’Enfant se
sentait à l’aise. C’était le seul qui ne le regardait pas avec des questions dans les
yeux et le seul qui savait s’y prendre avec lui de telle sorte que Jésus en oubliait ses
problèmes et redevenait le garçon actif, intelligent et travailleur que
tout le monde louait à ses parents.
Oui, bien sûr, Cléophas avait mené une vie
merveilleuse avant de rencontrer José. Mais ce nomade géant, à dos de son
cheval ibérique, errant à travers les provinces du royaume, ses trois chérubins assyriens
sortis d’une fresque perdue d’un palais de Ninive, ce nomade avait apporté à
sa vie ce qui lui manquait : l’image du père, du frère qu’il n’avait jamais
n’avait jamais eu. Et maintenant, sur son lit de mort, il serait pour ses fils et ses filles le père qui
allait leur manquer.
Oui, s’il est vrai qu’avant de mourir, l’esprit
parcourt les années vécues, une à une, Cléophas revécut des années uniques,
merveilleuses. La Vierge pour sœur, le roi Messie pour neveu, un chérubin pour
beau-frère, une femme merveilleuse qui lui avait donné des fils et des filles, tous en bonne santé,
tous robustes.
« Joseph… », commença-t-il depuis son lit.
« Frère », l’interrompit Joseph. « Tes fils sont mes
fils, tes filles sont mes filles. Parmi nous tous, c’est toi qui es en ce moment le
béni. Notre père David attend son prince Cléophas au sein de cette lumière
qui s’allumera lorsque tu fermeras les yeux. Nous nous reverrons là-bas, mon frère. Viens
me donner la main quand ce sera à mon tour de fermer les miens. »
Et il en fut ainsi. Cléophas mourut jeune, comme son père
Jacob.
« Tout comme notre père, Jeanne, dans la fleur de
l’âge. Comme tu vas nous manquer, mon frère ! », pleura la Vierge.
On l’enterra à Nazareth, dans la tombe de son père
Jacob, aux côtés de son grand-père Mattan, sur les restes d’Abihoud, fils de
Zorobabel, fils de Salomon, fils de David.
LA MORT DE JOSEPH
La vie de Joseph le charpentier s’éteignit peu
après celle de Cléophas.
Si la vie de Cléophas était belle et digne d’
être vécue, celle de Joseph le charpentier était celle d’un guerrier toujours au bord du
précipice, les muscles constamment tendus, les nerfs à fleur de peau jusqu’à
la moindre fibre, toujours vigilant, toujours prêt à s’adapter au prochain
rebondissement du destin.
« Rien n’est prédéterminé, qui sait ce que
demain nous réserve ? Lorsque le livre de la vie tournera la page, on verra alors ce qu’
il contient. Et à chaque jour suffit sa peine. »
« Le sort qui revient aux enfants de l’Esprit est de
répondre rapidement au son de la trompette appelant à l’action. »
« La Mort attaque toujours par derrière, mais celui
qui lui tient tête lui enlève de la main cet atout appelé l’effet de surprise. »
Des proverbes de cette nature constituaient le pain
quotidien de Joseph le Charpentier. Zacharie, le futur père de Jean-Baptiste, son
précepteur, tuteur, mentor, maître, tout ce qu’il y a de meilleur en une seule personne, consacra son talent, son
génie, sa sagesse, son art, tout ce qu’il avait de meilleur, à former l’esprit du
jeune Joseph. Grâce à sa patience et à son dévouement, le guerrier intrépide qui
courait dans les veines du jeune Joseph apprit à regarder la Mort en face, et,
avec l’éclat dans les yeux du héros qui se sait invincible, jusqu’à l’
Enfer lui-même.
Mais ce à quoi son esprit ne s’était jamais préparé, c’était
de se retrouver pris dans les filets de Dieu lui-même.
De même, sa conception de toujours sur la
naissance du fils de David était celle, classique et courante : papa, maman, ils se marient, ils
s’unissent, deux personnes différentes ne font plus qu’un, l’appel du sang, le
pouvoir de la chair. Imaginer que Dieu allait s’en mêler par l’Incarnation
de son Fils ? Eh bien, à vrai dire, non ; ce qui s’est passé ensuite, il ne l’avait
jamais imaginé.
En repensant à cette époque, en revivant ces jours-là, Joseph
le charpentier riait de bon cœur.
Cette fois-ci, le guerrier avait atteint l’autre
côté du champ de bataille. Autour de son lit de mort, ses neveux et ses
proches pleuraient l’adieu au chérubin qui n’avait jamais baissé la garde,
la mort du héros qui ne s’était jamais déparé de son casque et de son armure. Il s’apprêtait déjà
à rendre son âme.
Tous croyaient déjà que ses forces avaient atteint
leur terme, que son souffle s’évanouissait dans les distances entre le Ciel et la
Terre, lorsque José le Charpentier sortit de son sommeil. Il fut réveillé par le souvenir de
sa réponse à son Maître Zacharie le jour où Élisabeth leur avait annoncé la nouvelle
du Vœu de la Vierge.
« Que la volonté de Dieu soit faite. Depuis mille ans,
mon peuple attend ce jour, je peux bien attendre dix ans », dit Joseph.
Ô Dieu, quel revirement inattendu tu as donné à la vie de
ton serviteur !
Le jeune Joseph grandit en rêvant du jour où il verrait naître
de son épouse le roi Messie, le maître de l’épée des rois, le légitime
détenteur des deux rouleaux messianiques.
Ses frères et sœurs ne comprenaient pas que leur
Joseph ne se marie pas à l’âge où tout le monde avait coutume de le faire. La vie était brève.
L’existence, très dure. À ce stade de l’histoire, personne ne pouvait se permettre
le luxe de laisser passer les années à la manière des Patriarches, qui se mariaient à
quarante ans et plus. Beaucoup étaient déjà grands-parents à quarante ans
seulement. Qu’attendait donc le chef du clan des charpentiers de Bethléem pour
choisir une femme et les honorer tous d’un sang nouveau ?
Joseph le charpentier gardait le silence. Il
répondait à ses frères par le silence de celui qui semblait, contrairement aux
autres mortels façonnés d’argile, avoir été forgé dans le fer.
Loin de lui l’idée d’avoir un cœur de pierre,
mais tu ne lui as pas laissé, ô Dieu saint, d’autre choix que d’adopter cette attitude pour le bien
de tous, car si la moindre
nouvelle concernant le complot davidique qui se tramait dans son dos était parvenue aux oreilles des assassins d’Hérode, combien
de temps aurait-il fallu à ce serpent pour ordonner la mort de tous les frères de
ton serviteur ?
Joseph le charpentier sortit de son sommeil en revivant
ce jour inoubliable, le jour où il s’était rendu chez sa belle-mère Anne pour lui demander
des explications sur la rumeur qui scandalisait tout le monde à Nazareth.
Que se passait-il ?
Qu’est-ce qui parvenait à ses oreilles ?
Les voisines lui lançaient des allusions accablantes.
« Comment appellerez-vous l’enfant, monsieur Joseph ? Car ce sera
un garçon. »
Le charpentier finit par ressentir le coup de poignard, cessa
de tergiverser et alla directement parler à sa belle-mère.
La Veuve, qui attendait sa visite, alla lui ouvrir
la porte.
La mère de la Vierge s’était préparée
à cette rencontre.
Elle l’avait redoutée. Elle l’avait souhaitée. Elle en rêvait,
elle soupirait après lui, elle tremblait en pensant à lui.
Serait-elle à la hauteur des circonstances ?
La grâce qui émanait de l’innocence de sa fille lui aurait-elle été transmise,
à elle, sa mère ?
En tant que mère, elle était prête à arracher les
yeux de quiconque prononcerait le mot « adultère ». Son gendre Joseph était un saint, un
homme d’une grande bonté, mais quel homme ne serait pas scandalisé d’apprendre que sa femme
était en état de grâce par l’œuvre du Saint-Esprit ?
Le cœur battant, la veuve ouvrit la
porte à son gendre.
« Assieds-toi, mon fils », lui dit-elle. « C’est un grand jour
pour toutes les familles de la terre. »
Quelle façon de couper court à la conversation !
Le charpentier s’assit. Quant à ouvrir la bouche, il ne
le fit pas. Il n’en aurait d’ailleurs pas eu besoin. Son regard en disait long.
Certes, mille images valent peut-être moins qu’
un mot de Dieu, et une image vaut peut-être plus que mille mots d’homme. Dans
le cas présent, la mère de la Vierge, face à face avec l’homme que
l’Incarnation du Fils de Dieu, par l’œuvre et la grâce du
Saint-Esprit, ni les mots ni les images ne semblaient suffisants à
cette mère prise dans les filets d’un Dieu qui ne demande la permission à personne pour
s’immiscer dans la vie des créatures qu’Il façonne à partir de la terre.
Les regards suffisaient. Les regards en disaient
long.
La veuve savait pourquoi son gendre était venu et son gendre
savait qu’elle savait pourquoi il était venu. La question était de savoir qui allait
briser la glace.
La mère de la Vierge, inspirée par l’amour si
infini qu’elle portait à sa fille, d’une part, et par la sagesse du
Saint-Esprit lui-même, d’autre part, s’écria :
« Mon fils, crois-tu que Yahvé est Dieu ? », lança-t-elle
à son gendre sans lui laisser le temps de dire un mot. Une entrée en matière de ce genre,
elle le savait, était la dernière chose à laquelle Joseph pouvait s’attendre.
Le Charpentier ne broncha pas d’un poil. Un homme de glace
aurait mis plus de nerfs à vif que le Charpentier à ce moment-là.
En effet, il connaissait déjà sa belle-mère Anne, il savait quelle
empreinte avait marqué l’âme de cette femme. Zacharie l’avait élevé,
lui, Joseph ; mais sa belle-mère Anne avait été formée de ses propres mains par Élisabeth, la femme
de son Maître. Ainsi, si ce que faisait la veuve de Jacob de Nazareth,
c’était défendre sa fille Marie – et c’était sans aucun doute le cas –, la mère de la
Vierge prenait un bon départ. On verrait bien où mènerait toute cette philosophie.
La mère de la Vierge, sans perdre son calme ni
se laisser déstabiliser par le sérieux inébranlable de son gendre, poursuivit :
« Pardonne-moi, homme de Dieu, de franchir cette
porte, mais les événements m’y obligent. Je veux dire, crois-tu qu’il y ait
quelque chose d’impossible pour Dieu ? ». Puis elle resta à regarder son gendre comme si, à cet
instant, le mystère des yeux de Dieu s’était révélé à elle et lui permettait
de lire dans les pensées de Joseph.
Un autre homme aurait perçu ce regard comme une
forme d’intimidation. Le menuisier le soutint sans bouger d’un muscle.
Même s’il n’avait pas encore saisi où voulait
en venir sa belle-mère, Joseph resta tranquillement assis. Il était venu
chercher un seul mot, un « oui » ou un « non ». Point barre. Et il n’allait pas quitter la maison
sans avoir obtenu ce « oui » ou ce « non ». Sa femme était-elle en état de grâce ? C’était tout ce qu’
il voulait savoir.
La mère de la Vierge avait l’avantage, elle savait
que son gendre José ne bougerait pas d’un pouce tant qu’elle ne lui aurait pas donné le « oui » ou le
« non ».
La vérité, toute la vérité et rien que la vérité, c’était un
« oui », un « oui » merveilleux, un « oui » divin, un « oui » éternel, infini, un « oui » sans
réserve, indescriptible, inexplicable.
C’était aussi un « non », un « non » total, un « non » sans
concessions, sans discussion d’aucune sorte, un « non » profond, non négociable, la
vie du Messie dans une main, la mort du Fils de David dans l’autre.
Que choisirais-tu, mon ami ? Opterais-tu pour la
moquerie, rirais-tu au nez de Dieu, lui refuserais-tu le pouvoir d’accomplir
cette Œuvre extraordinaire, surnaturelle ?
Mon ami, tout n’est que néant quand tout est insuffisant. Mais si
la créature refusait de reconnaître son Créateur et le ramenait à son niveau d’
intelligence naturelle, l’œuvre extraordinaire consisterait à sortir un tel âne du
puits des insensés.
Les dés – car la grâce souffle dans le sens du vent –
attendent toujours le prochain coup. À chaque homme et à chaque femme vient le
tour de donner sa réponse. De s’affirmer dans le « oui » ou dans le « non ».
Si tu tenais tout le bien dans une main, et tout le
mal dans l’autre, laquelle des deux choisirais-tu ?
Joseph le charpentier tenait autrefois entre ses mains les dés de la
fortune du Fils de Marie. Jamais dans l’histoire de l’univers un homme
n’a traversé une épreuve pareille ou semblable. Sa décision allait changer l’avenir
du monde. Son « oui » ou son « non » allait faire aboutir ou faire échouer tout le Plan de salut
universel de son Créateur.
De ses lèvres, cependant, la mère de la Vierge
ne pouvait attendre que des paroles de sagesse. Avec cette force et ce courage propres à
une fille d’Ève, la mère de la Vierge poursuivit sa révélation
« Voyons voir, homme de Dieu. Imagine que le
Seigneur te mette au défi de lui faire passer une épreuve. Oui, exactement comme ça. Imagine que notre
Seigneur t’offre la possibilité de le mettre toi-même au défi de te prouver qu’Il est le
Vrai Dieu, pas seulement en paroles et parce qu’Il peut faire quelques tours de plus que les
magiciens du Pharaon.
« Supposons que cela ne te suffise pas de croire sur parole qu’Il
est Dieu, et que tu veuilles, que tu aies besoin de Le voir de tes propres yeux. Tu veux voir Sa toute-puissance et Son
omniscience, tu veux les voir à l’œuvre, surmontant l’obstacle le plus difficile qui soit,
vainquant l’épreuve la plus grande qui puisse te venir à l’esprit.
« Homme de Dieu, je sais bien que ta foi est plus forte que
le roc, que sans voir, tu te contentes et te suffis de la Parole qui voyage de bouche
en bouche à travers le firmament des siècles pour croire en la Vérité de notre
Seigneur. Cependant, accorde-toi cette opportunité. Réponds-moi sans
préjugés. Dis-moi : quelle épreuve imposerais-tu à Dieu pour qu’Il s’investisse pleinement ?
Quelle épreuve lui imposerais-tu qui soit digne de sa toute-puissance et qui L’oblige à
mettre sur la table toute son omniscience ? Mon fils, ne te retiens pas, ne laisse pas ta langue
collée au plafond de ton cœur par crainte de ne pas trouver les mots. Ose,
défie ton Créateur, car tu le mérites, après tant de souffrances, tant de
douleur et tant de cruauté que nos pères ont endurées. Que étions-nous, mon fils,
avant que l’Esprit de Dieu ne plane au-dessus des eaux de nos mers ?
Des animaux dépourvus d’intelligence. Puis, un jour, nous avons été aimés par notre Créateur et
il nous a fait don de la parole. Alors, ne te prive pas de ce don, parle,
lève la tête vers le Tout-Puissant, dépose ton âme à ses pieds, demande-lui d’accomplir une
œuvre extraordinaire, unique, irremplaçable, merveilleuse, à la mesure de son Grand
Esprit, qui étanche ta soif de connaissance et ta faim de sagesse. Il est
là pour toi. Demande-toi quelle épreuve tu imposerais à ton Créateur, une seule et
pas plus, saint Isaac ; mais une qui comble ton âme d’un bonheur infini et ton être d’une
joie éternelle. Allez, ne sois pas timide ». Et la mère de la Vierge se tut.
Même si cela vous semble étrange, Joseph le charpentier resta
toujours aussi stupéfait. Il était venu chercher la réponse à quelque chose d’aussi simple que la
vérité sur la rumeur concernant l’état de grâce dans lequel son
épouse affirmait se trouver, et voilà que sa belle-mère lui sortait une véritable discussion théologique.
Joseph la regarda fixement, essayant de deviner ce qui
se passait. Était-ce un « oui » ou un « non » ?
Sa belle-mère profita de la confusion pour pousser sa
révélation un peu plus loin.
« Mon fils, réponds-moi », le supplia-t-elle. « Ne me mens pas
et ne reste pas silencieux par crainte d’offenser le Seigneur. Dis-moi la vérité : oserais-tu
défier ton Dieu ? Ou bien te retirerais-tu sans ouvrir la bouche par crainte
d’offenser ton Créateur ? ».
Sans s’accorder un instant de répit, la veuve reprit son souffle. Aussitôt,
elle retourna sur le champ de bataille.
« Homme de Dieu, je sais bien que je te prends au dépourvu ;
mais accorde-moi ces quelques minutes de ta vie. Je te le demande à nouveau : quelle
épreuve imposerais-tu à Dieu ? Ou disons-le autrement : quelle serait, selon toi, la plus grande épreuve pour
un Dieu qu’un homme puisse imaginer ? Par exemple, tu
veux qu’Il te prouve une fois pour toutes qu’Il est le Dieu de la Vérité, qu’Il
ne s’est pas attribué Lui-même la gloire de l’Être Incréé. Veux-tu qu’Il efface
du ciel toutes les étoiles ? Veux-tu que le soleil ne se couche jamais ? Veux-tu
que les ânes volent ? Veux-tu que les baleines marchent ? Je ne sais pas, que veux-tu ? N’importe qui peut
devenir empereur. Quant à Midas, tous ceux qui le peuvent. Ne demande pas à Dieu
des choses qu’un homme peut faire. Tu vas le mettre au défi avec un exploit extraordinaire,
supérieur, tu vas lui présenter une tâche à laquelle même Hercule, au
sommet de sa gloire, n’aurait pas pu s’attaquer. Je me fais bien comprendre ? … Et qu’est-ce que je voulais
te dire ? Ah oui, tu vois, ce qui m’inquiète, c’est que, connaissant la nature
des hommes, es-tu sûr qu’une fois les étoiles effacées du ciel, tu ne
chercheras pas une explication naturelle à un phénomène aussi divin ? Face à un Soleil figé dans
la voûte céleste, es-tu sûr que vous, les hommes, ne vous en tournerez pas et que vous
ne lui trouverez pas une cause naturelle qui vous semble plausible ? ».
Après avoir renvoyé la balle dans le camp adverse, la veuve
de Jacob de Nazareth se tut. Joseph le charpentier n’entra pas dans le jeu.
Je dirais que quiconque l’aurait
vu à ce moment-là, assis face à sa belle-mère, aurait juré que cet homme de
Dieu avait de la glace à la place du sang dans les veines.
Joseph le charpentier ne bougea pas d’un sourcil. Le
regard figé sur sa belle-mère, il ressemblait davantage à une statue de pierre qu’à une
créature de chair et d’os.
La veuve soutint son regard. Elle savait très bien
que son gendre ne dirait pas un mot ; ce n’était pas pour rien que le mari de sa fille était à l’image
du mari de sa tante Isabelle.
Inspirée par l’amour immense qu’elle portait à sa
fille, la veuve fit comme si le silence de José était une reconnaissance de la
valeur de l’idée mise sur la table.
Joseph, qui commençait à s’émerveiller de la tournure que
prenait la conversation, ponctua son silence de ces premiers mots :
« Dites-le-moi, mère. Pourquoi refuserais-je
à mon Créateur la gloire de son Bras ? ». Et il se tut.
La mère de la Vierge franchit le pas décisif.
Le moment était venu.
« Mon fils. Je ne suis pas un homme. »
Elle avait fait un pas en avant, certes, mais dans la
direction qui lui convenait.
« Je ne sais pas comment pensent les hommes », insista-t-elle.
« J’ai été créée à partir d’une côte de l’homme. Ce qui, pour un homme, peut être la
plus grande épreuve de l’Univers ne l’est peut-être pas autant aux yeux d’une femme.
La seule chose que je me demande, c’est : aux yeux d’une femme, peut-on imposer à Dieu
une épreuve plus grande que de concevoir sans l’intervention de l’homme ? Je veux dire,
pas à la manière de ces fils de Dieu qui se sont couchés avec les filles des
hommes et ont eu une descendance. Tu sais bien que chez les Grecs, les Romains et
les barbares, leurs dieux couchaient avec leurs femmes et leur donnaient des héros, le
dernier en date étant Alexandre lui-même. Non, mon fils, je te parle d’autre chose. Qu’
une Vierge donne naissance à un Enfant sans avoir connu d’homme. »
C’est alors que Joseph le charpentier ouvrit grand les yeux.
Que lui laissait entendre sa belle-mère ? Avec ce détour métaphysique,
où voulait-elle l’emmener ? Était-elle en train d’envelopper le « oui » qu’il était venu chercher dans
une sorte de nœud théologique impossible à dénouer ? Le sujet était si ahurissant
que Joseph resta immobile.
« Mon fils, penses-tu qu’une telle épreuve dépasserait
les limites du pouvoir divin ? » La veuve continua d’attaquer sans laisser le temps à
son gendre de préparer sa stratégie de contre-attaque.
Quoi qu’il en soit, son gendre prit enfin la parole. « Non.
Jamais », dit-il d’un ton très sérieux.
Et aussitôt, il reprit son rôle de gendre, en plein
état de stupéfaction face aux détours que prenait sa belle-mère pour répondre à la
question si simple et concise qu’il était venu chercher : oui ou non.
Cela ressemblait à un « oui », mais c’était en réalité un « non ».
Apparemment, on enrobait ce « oui » de sucre
pour que la pilule des événements ne lui soit pas trop amère. Mais l’
idée avec laquelle sa belle-mère le mettait au défi lui semblait si fantastique que son
corps refusait de partir sans avoir d’abord entendu de ses propres oreilles la conclusion
de l’argumentation qu’on était en train de lui concocter.
« Je n’en attendais pas moins de toi, mon fils », interrompit
le fil de ses pensées cette mère prête à défendre sa fille bec et
ongles. « Maintenant, faisons un pas de plus en avant. Le Seigneur relève ton défi. Le
Seigneur va te donner l’épreuve dont tes os soupirent : Il va faire en sorte qu’une
Vierge conçoive un fils par l’œuvre et la grâce de son Pouvoir Infini. Te souviens-tu, mon fils,
de la prophétie ? Je sais que oui.
— Le prophète Isaïe dit au roi Achaz : « Demande à
Yahvé, ton Dieu, un signe dans les profondeurs du shéol ou là-haut dans les cieux.
- Et Achaz répondit : « Je ne le lui demanderai pas, je ne veux pas tenter
Yahvé. »
-Alors Isaïe lui dit : « Écoute donc, maison de
David : vous ne vous contentez pas encore de tourmenter les hommes, que vous tourmentez aussi mon
Dieu ? Le Seigneur lui-même vous donnera pour cela le signe : voici que la vierge enceinte enfantera,
et elle l’appellera Emmanuel. »
La veuve s’interrompit et plongea son regard au plus profond de l’âme de
Joseph.
Le charpentier n’en croyait toujours pas ses
oreilles. Lui disait-on que le Signe s’était produit ? La veuve était-elle devenue
folle ou voulait-elle le rendre fou, lui ?
Comme si elle lisait dans ses pensées, la
veuve reprit le sujet.
« Mon fils, tu te dis : “Venez-en au fait, madame.” Et je te demande
de ne pas t’impatienter. Nous ne parlons pas d’une chose insignifiante, c’est la
gloire de l’Éternel qui est en jeu. Fais preuve de patience. Si, en courant trop vite, l’
athlète ne voit pas les panneaux, les ignore et atteint la ligne d’arrivée par un chemin non
balisé, alors qu’il aurait de toute façon gagné s’il avait emprunté la
piste officielle, le jury lui remettra-t-il la couronne de laurier ? Certainement pas, n’est-ce pas ? En
effet, mon fils, l’Éternel est déjà en mouvement, à la recherche de la Femme, de la
Vierge dans le sein de laquelle prendra corps son Signe. Je te le demande : sur quelle
bienheureuse Dieu fera-t-il reposer son Bras ? Sur quelle femme, unique et spéciale
parmi toutes les filles de David, le Très-Haut étendra-t-il le manteau de sa Gloire ? Laquelle
aimera-t-Il comme on aime l’épouse unique et adorée ? Tu me diras que, puisque
c’est ainsi, le Très-Haut lui-même l’engendrera et la prédestineront dès le sein de
ses parents pour qu’elle soit la Mère. Et tu auras raison. Ou bien ne devance-t-Il pas celui
qui demande en l’engendrant pour qu’il formule sa demande ? C’est l’Omniscience du Seigneur qui
meut toute âme qui respire en sa présence. Son Esprit n’est-il pas la
source qui inspire chaque parole qui parvient à son oreille ? Bien sûr que oui,
mon fils. Il ouvre la bouche de celui qui demande : « Qu’une Vierge enfante sans l’
intervention d’un homme ! » Le Seigneur sourit. Il ouvre la bouche et dit : « Qu’il en soit ainsi, je vais
vous épater tous en accomplissant une œuvre dont on se souviendra à jamais : le
fils d’Ève naîtra d’une Vierge. C’est déjà fait, mon fils. Dis-moi maintenant, parmi
toutes les femmes, quelle femme le Très-Haut choisira-t-il pour être cette Vierge
bienheureuse ? »
Pendant un instant, Joseph le charpentier crut avoir déjà
entendu tout ce qu’il était venu chercher, mais l’idée que sa belle-mère
lui présentait était si incroyable qu’il resta figé sur place.
Que lui disait donc la Veuve, que sa Fiancée
était en état de grâce par l’œuvre et la grâce du Saint-Esprit ?
La mère de la Vierge ne lui laissa pas le temps de trop réfléchir
.
« Mets-toi à ma place, mon fils. Dieu annonce quel sera le
Signe par lequel Il manifestera la Gloire de son Fils devant toute la création
entière. Dès le sein de ses parents, Il forme le couple qui portera dans ses
bras l’Enfant né de la Vierge. Mais il faut maintenant surmonter un problème, il
faut franchir un dernier obstacle. Oui, mon fils, l’orgueil masculin. Laisses-tu l’
orgueil masculin aveugler ton intelligence ? »
Joseph comprit enfin le raisonnement de sa belle-mère.
« Me dis-tu donc, mère, que cela s’est produit ? »
« Ne tire pas de conclusions hâtives, mon fils.
Laisse-moi récapituler le chemin parcouru jusqu’ici. Mieux encore, considérons-le
sous un autre angle. Qu’a dit plus tard le Prophète en parlant de l’Enfant qui est
né de la Vierge ? :
« Un Enfant nous est né, un Fils nous est né qui
porte sur ses épaules la souveraineté, et il sera appelé Prince de la paix,
Conseiller merveilleux, Dieu puissant, Père éternel… ».
« Qu’est-ce qui est né, dites-vous, mère ? » L’
interrompit Joseph. Pour la première fois, Joseph le charpentier bougea, laissant transparaître
une patience à bout. La mère de la Vierge reprit l’offensive avant de
perdre sa proie.
« Ne laisse pas l’orgueil masculin aveugler ton
intelligence, mon fils. Car s’Il ne trompe ni ne ment et tient toutes ses promesses,
que dirons-nous ? Que les prophètes d’Israël étaient tous des menteurs et des
imposteurs ? Que, dans le seul but de se glorifier eux-mêmes, ils ont écrit les Saintes
Écritures sans autre intention que de réciter de la poésie ? À toi de me le dire. J’attends ta réponse. »
Joseph le charpentier suivit le raisonnement. Il se dit que, vue
sous cet angle, la veuve avait tout à fait raison. Soit son peuple était une nation
d’imposteurs dotés d’une capacité infinie à se tromper eux-mêmes, soit,
puisque l’Enfant n’était certainement pas né, il ne pouvait y avoir de Nativité. Jusque-là,
tout allait bien. Ce qui lui restait en travers de la gorge, c’était la conclusion que
la mère de son épouse lui présentait. Elle lui disait que la
Vierge était sa Marie. Elle ne le lui avait pas encore dit en ces termes, mais
il était clair que tout ce discours avait pour but cette déclaration finale.
Aussi vive d’esprit qu’elle était, inspirée par la foi, sa
belle-mère lui coupa la parole. On aurait dit qu’elle était plus qu’inspirée, qu’elle était divine.
Elle lisait dans ses pensées plus vite qu’il ne les lisait lui-même.
Saisissant l’occasion, la mère de la Vierge entra dans le vif du sujet.
« Ma fille, ton épouse, est l’Élue qui concevra
dans son sein l’Enfant qui devait naître de cette Vierge dont nous a parlé le
Prophète. Toi, Joseph, tu es l’Homme. »
L’espace d’un instant, Joseph fut sur le point de
se lever et de clore cette conversation inoubliable par un « ça suffit ». Mais
il resta assis. Sa belle-mère poursuivit.
« Devant toi, mon fils, Dieu a ouvert deux portes.
Ces deux portes resteront ouvertes devant les générations qui nous
suivront lorsque toi et moi ne serons plus qu’un souvenir dans la mémoire des siècles. L’une est
celle de la foi, l’autre celle de l’incrédulité. Si tu choisis cette dernière, tu agiras comme
celui qui défia son Dieu, et qui, en découvrant que la Vierge choisie pour lui montrer
sa gloire était sa propre femme, se rebella contre Celui qu’il avait lui-même défié.
Mais je sais que tu ne feras pas cela. Mon fils, je suis devant tous le témoin de l’innocence immaculée de ma
fille. Son ange te sortira des ténèbres du
doute qui t’envahit. L’autre, mon fils, est la porte de la foi. Mon cœur me
dit que tu choisiras celle-ci. Et que tu courras à la recherche de la Mère du Messie que
notre peuple attend depuis tant de millénaires. »
Inexplicablement, sur son lit de mort, Joseph le
charpentier esquissa un sourire. Y a-t-il plus belle mort que celle de la créature de Dieu qui
fait ses adieux à ce monde avec un sourire aux lèvres ?
Or, alors que tous ses neveux et ses proches croyaient que
d’un moment à l’autre Joseph allait fermer les yeux pour toujours, celui-ci se
redressa et supplia tout le monde de sortir et de le laisser seul avec sa femme et son
fils. « Partez, ne restez que tous les trois », souffla Joseph avant de prendre la parole.
« Femme, ma bouche est restée scellée jusqu’à ce
jour pour des raisons que tu comprendras toi-même à la fin de ces événements, qui
ne m’empêchent désormais plus de te les révéler, à toi et à ton fils.
« Mon fils, que dirai-je à mon Seigneur ? Mon âme est
devant mon Dieu. Je pars à la rencontre de mon Juge, devant qui je devrai rendre compte
de ma vie. Mais il y a quelque chose que tu dois savoir avant que je ne quitte ce monde.
« Ta Mère t’a déjà parlé de ses grands-parents,
Élisabeth et Zacharie, que tu n’as pas connus et à qui ta
Mère et moi devons tant. Sois patient avec moi en cette dernière heure et souviens-toi de mes paroles
le Jour venu.
« Par où commencer ? Comment t’ouvrir la porte vers la
connaissance de ces hommes et de ces femmes qui ont mis leur vie aux pieds de leur
Dieu afin que ta Lumière se lève sur les ténèbres ? Si je ne t’ai jamais fait part
des faits que je te révèle aujourd’hui, c’était pour ton bien. Ne m’en veux pas
de t’avoir tenu à l’écart de l’histoire de ces hommes et de ces femmes qui
ont vécu leurs jours sur le fil du rasoir, la tête suspendue à un cheveu tous
les jours de leur vie afin que ta Venue s’accomplisse. Tu sauras, mon fils, ce que
tu devras faire lorsque ton Père Éternel prononcera que ton Jour est ouvert ».
DEUXIÈME LIVRE. LE CŒUR DE MARIE L'HISTOIRE DES PRÉCURSEURS DU MESSIE
|
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
RAÚL PALMA GALLARDO
|
|

![]() |
![]() |
![]() |